Dans la lumière de 777
Roman pour la Vie
Par Jean Baptiste
Chapitre 29 – Le rapt

 

Tandis que les rayons gorgés de miel rendaient leur or liquide, 777 fut saisi d’une angoisse sourde. Il travaillait depuis le matin au rucher et se sentait las. Il releva le voile de son casque protecteur et poussa un profond soupir. Les disputes répétées et les doutes des dernières semaines avaient sérieusement entamé sa résistance. Le stress de la miellée, la chaleur du dehors combinée à celle de sa vareuse de toile blanche et le bourdonnement incessant des abeilles furieuses de se voir privées de leur récolte, complétaient son malaise. Il regarda sa montre, elle indiquait trois heures, cet après-midi s’étirait avec peine et il n’aurait pas fini sa tâche avant le soir. Tant pis, il fut pris du désir impérieux de regagner son domicile. Quelque chose d’indescriptible mais apparenté au malheur le poussait à rentrer. Il déposa son enfumoir et rangea précipitamment son matériel. L’angoisse virait au malaise et accélérait les battements de son cœur. Il ne vit pas, durant les kilomètres qui le séparaient de la maison, le paysage défiler, il roulait comme à travers un tunnel, le regard fixé au plus loin de la route, comme pour forcer le train, écourter le trajet. Enfin, il aperçut le toit de la maison. Il s’engouffra dans l’allée bordée d’épicéas et pénétra dans la cour au moment où le voisin le plus proche s’esquivait par-dessus la haie de séparation, une caisse dans les mains. Que faisait-il là ? Il monta les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée avec l’agilité d’un chamois, et ouvrit la porte …

Les pièces avaient été complètement vidées de leur contenu. Des papiers, emballages, bouts de carton parsemaient le sol. Étourdi, la gorge serrée, il se rendit à l’étage. Le même spectacle s’y répétait, les chambres étaient nues, seuls son lit et sa table de chevet avaient été épargnés : 777 tomba lourdement sur le matelas, il avait peine à respirer, son cœur lui faisait mal. Il tendit le bras et fouilla dans le tiroir pour y chercher son flacon de gouttes, la « nitro » de secours qu’il avait rangée là dans l’éventualité d’une nouvelle attaque, mais sa main ne palpa que le vide. Le médicament avait disparu. Il était pourtant sûr de l’y avoir mis. Une certitude, mêlée d’horreur, s’empara de lui : on avait dérobé son remède pour mieux l’anéantir ! Comment pouvait-on haïr à ce point ? Qui avait monté ce scénario monstrueux ? Ses yeux s’embuèrent : sa vie partait en éclats. Il n’entendait plus le rire de ses enfants et ce silence était insoutenable. Ses larmes formaient un écran où se projetait le film tragique des années qu’il venait de vivre. Il avait cru fonder un foyer et saisissait tout à coup la vanité cruelle des choses : il avait cru en l’amour de sa compagne, mais Salomé l’avait dupé sur toute la ligne, elle n’avait pas remboursé sa dette envers lui. En d’autres temps, elle avait privé Jean le Baptiste de sa descendance, aussi devait-elle en cette vie assurer son salut en comblant le prédicateur par ses maternités. Mais les ténèbres veillaient, une fois encore. Elles avaient trouvé le moyen de faire taire le Baptiseur. 777 se sentait, comme Joseph, précipité au fond d’un puits duquel Dieu seul pouvait le tirer. Personne d’autre ne viendrait à son secours. Il cria vers son Créateur et Celui-ci, dans Sa bonté, répandit du baume sur son cœur meurtri et lui donna assez de force pour surmonter l’épreuve terrible qui le terrassait.

Consterné, 777 s’en référa aux autorités locales qui ne purent l’aider, car les faits dépendaient du « civil ». Il apprit ainsi à ses dépens que, dans son pays, une femme peut, sans raison réellement fondée, disparaître de son foyer en emmenant les enfants issus du couple. Qu’avait donc fait 777 pour que Salomé lui soustraie les siens ? Il avait travaillé ferme pour entretenir sa famille, il avait aimé, choyé sa compagne et lui avait été fidèle. Il avait encouragé ses enfants à respecter leur mère tout en leur prodiguant le sens des vraies valeurs. Il avait aussi partagé leurs jeux. Il n’avait pas été avare de tendresse. Seulement voilà, Dieu donne et Dieu reprend !

« Malheur à celui qui scandalise l’un de ces petits ! Il eût mieux valu pour lui qu’on le jetât à la mer ! » Et les petits de 777 furent scandalisés par une horde de chiens enragés qui souillèrent l’honneur de leur père …

À suivre …