Dans la lumière de 777
Roman pour la Vie Par Jean-Baptiste
Chapitre 28 - L’enfant rejeté par Salomé

Elle était là, devant lui, sur le seuil, campée sur ses deux petites jambes potelées, tenant fermement la main de sa mère. 777 avait le souffle court, la gorge nouée par trois années d’attente. Il avait volontairement fait silence pour faire comprendre à Hérodias qu’il lui en voulait d’être partie avec sa fille. Et voilà que cette rancœur se diluait soudain sous la lumière bleutée de deux yeux étonnés et curieux dont il ne pouvait se détacher. Il prit l’enfant dans ses bras et l’embrassa avec douceur, comme pour l’apprivoiser. Puis il tendit la main à Hérodias, marquant volontairement par ce geste une distance de mise pour ne pas attiser la jalousie de Salomé. Il se montra parcimonieux en paroles de bienvenue et s’empressa d’ajouter : « Nous ne parlerons pas du passé. »

Hérodias perçut très mal la froideur de cet accueil. Elle le prit comme un affront et se sentit subitement comme une étrangère, mais elle n’en montra rien.

Il lui fallut beaucoup de volonté pour assumer, par la suite, ses visites régulières chez 777, car Salomé, par de subtils sous-entendus, lui faisait comprendre que sa fille ne venait, en ordre d’importance, qu’en seconde place dans le cœur de 777, après ses trois enfants à elle. Les après-visite prenaient régulièrement une tournure dramatique. Dès qu’Hérodias partait, Salomé reprenait ses arguments vindicatifs : elle et ses enfants formaient la vraie famille de 777, les « autres » n’avaient rien à y faire. Mais devant les démentis de son compagnon qui affirmait que l’autre petite occupait une place semblable à celle de ses frère et sœurs, elle se mettait à hurler et à sangloter. À sa colère succédaient les assauts de séduction, mais ces disputes stériles avaient vidé 777, le rendant incapable de répondre aux approches félines et revendicatives de sa compagne.

Dans ce contexte difficile, le couple finit par s’effriter. 777 eut beau rassurer Salomé sur sa fidélité envers elle, se montrer distant à l’égard d’Hérodias, rien n’y fit. Salomé, habituée à l’exclusivité des éloges, peu armée aux difficultés, élevée dans un cocon familial, ne réagissait aux contrariétés que par des crises de nerfs. Capricieuse, versatile, elle voulait tout tenter, tout essayer, tout goûter de la vie. Elle se fit de plus en plus absente au foyer, prétextant l’une ou l’autre raison de s’échapper et répondait aux interrogations de 777 par des minauderies. Ses rentrées tardives éveillèrent les soupçons de 777 qui s’abîma dans son travail et les somnifères. Salomé le minait par la violence de ses mots, ses changements d’humeur, ses reproches constants, ses regains de coquetterie dont il n’était plus l’objet. Il flairait le danger : Salomé le trompait, mais il refusait cette vérité. Cette situation de tension le précipita dans une crise cardiaque. Ce fut le déclic pour Salomé : l’homme dont elle partageait la vie était trop vieux pour elle ; de plus, c’était à présent un malade. Il fallait fuir au plus vite et, surtout, le plus intelligemment possible … Profitant de l’affaiblissement de 777, elle élabora un plan avec l’aide de sa famille et d’un proche voisin afin de l’anéantir …

777 se confiait au Seigneur. Les mots du Sauveur lui revenaient sans cesse à l’esprit, sur son lit de douleur : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il était revenu sur terre au temps des ténèbres et, à cause de ces ténèbres, Dieu voilait Sa Face et personne ne pouvait plus Le trouver si ce n’était, en mémoire, dans le cœur. Salomé s’entoura d’une armée de faux témoins, de juges et d’avocats iniques, trop heureux d’aller dans son sens, car les écrits politico-religieux de 777 les embarrassaient au plus haut point. Les loges secrètes jubilaient : elles trouvaient enfin, en la personne de Salomé, le pantin parfait qui accomplirait docilement leur projet d’élimination. Il fallait frapper, là où cela faisait le plus mal, celui qui les dénonçait depuis tant d’années. Salomé prit cette perche qu’on lui tendait et c’est avec volupté qu’elle y accrocha les fruits de la vengeance …

À suivre.