Dans la lumière de 777
Roman pour la Vie Par Jean-Baptiste
Chapitre 27 – Retrouvailles

777 ne fut pas le seul à ne pas dormir.

Partagée entre sa conscience et son devoir, la « dame de fer » passa toute la nuit à méditer, à la recherche d’une solution et, au petit matin, elle se rendit à la prison, juste à l’heure qu’elle avait indiquée la veille. Flanquée de son interprète et du planton, elle fit tourner elle-même les gonds de la porte comme pour exorciser l’ordre d’enfermement qu’elle avait donné en dépit du malaise que la situation avait suscité en elle. « Me voici » lança-t-elle à celui qui avait retourné sa conscience. Elle lui tendit les billets d’avion. « Et maintenant, en route vers votre pays. » 777 la suivit dans son bureau pour les dernières formalités. Elle lui remit un dossier qu’elle l’invita à lire attentivement, car il lui permettrait de parachever son œuvre de prédication après trois ans écoulés, et lui souhaita bonne chance. Ce fut la dernière fois que 777 vit cette femme au comportement étrange : pourquoi avait-elle désobéi à ses supérieurs ? Elle l’avait libéré d’un système, d’une décision arbitraire et organisé une quasi évasion pour lui. Sa foi en la venue de la Parousie pouvait-elle seule expliquer cet engagement ? La relation brève mais forte qu’il avait eue avec elle resterait toujours une énigme.

À bord de l’avion qui le ramenait avec Salomé et leur fille au pays, 777 sourit en pensant aux dernières difficultés par lesquelles ils avaient dû passer à l’aéroport car leurs passeports n’étaient plus valables ; une mention stipulait que les documents ne pouvaient servir qu’à l’intérieur du territoire et non pour le franchissement des frontières. L’officier de douane les avait retournés dans tous les sens, visiblement bien embêté. Il avait regardé l’enfant, niché dans les bras de sa mère, et s’était senti investi d’un devoir trop austère pour lui. Alors, d’un coup sec, sans appel comme le maillet de la justice, il avait apposé d’un geste lourd le cachet libérateur sur les papiers de voyage.

Durant le long, très long trajet, 777 se remémora son séjour et en fit le bilan. Il n’avait pas rempli sa mission et avait perdu le contact avec Hérodias et leur fille. De plus, la famille de Salomé lui était hostile et il pressentait que les retrouvailles seraient pénibles. Et elles le furent: au terminal, la famille, qui attendait au grand complet, réserva ses épanchements pour la jeune femme prodigue et le fruit de ses amours tandis qu’elle gratifiait 777 de regards noirs de rancune. 777 avait échappé à une guerre, une autre venait de lui être déclarée et il sut que la lutte serait longue et qu’il n’en sortirait peut-être pas vainqueur.

Il chercha au plus vite une maison pour se libérer de l’humeur hostile de ses beaux-parents, soulagés qu’il trouvât à se loger loin de chez eux. Puis il fouilla les petites annonces en quête d’un emploi. Il ne tarda pas à en dénicher un qui permit à ses talents de travailleur de la terre de s’exercer à volonté. Salomé lui donna une autre fille et, plus tard, leur naquit un garçon. Ainsi se réalisait la promesse de Dieu selon laquelle la jeune femme comblerait, par ses maternités, le vide toujours cuisant causé par la perte des trois premiers enfants de 777.

L’homme pour lequel œuvrait 777 devint un ami : une foi commune les unissait et ils passaient d’interminables soirées à nourrir leur idéal d’un même enthousiasme. L’argent rentrait à nouveau, les enfants étaient une source de joies, et ce charmant tableau passait aux yeux de beaucoup pour idyllique. Pourtant, le ver était dans la pomme. Salomé passait de plus en plus de temps devant son miroir, toujours plus soucieuse de son apparence. Elle s’enfermait de longues heures dans sa chambre et en ressortait parée et maquillée comme une gravure de mode. Devant les questions de 777, elle prétendait que tout cet apparat était destiné à lui plaire : « Chéri, c’est pour toi que je me fais belle. » Mais les sorties répétées de Salomé troublaient 777 qui se refusait néanmoins à penser au pire.

Trois ans s’étaient écoulés. En un autre lieu, une femme et son enfant attendaient des nouvelles qui ne venaient pas. Hérodias avait espéré, chaque jour, un petit signe, puis elle s’était résignée. Elle avait écrit au père de sa fille, mais n’avait reçu aucune réponse. 777 avait-il seulement lu ses lettres ? Lui avait-on remises ? Là-bas, dans ce bled du bout du monde, le facteur ne passait pas à domicile et Salomé allait souvent relever elle-même le courrier chez le grocer qui servait de boîte aux lettres. Ce silence prolongé l’avait amenée à la conclusion qu’elle n’intéressait plus personne. Et voici que, tout à coup, quelque chose remuait son cœur, une chose bizarre, qui la mettait mal à l’aise. Et un matin, elle trouva sous sa porte une carte, écrite de la main de Salomé et invitant sa fille à venir fêter le jour anniversaire de sa demi-sœur. Pourquoi celle qui était à l’origine de ses maux lui écrivait-elle ? Sous quelle impulsion ? Par quel méandre du destin ? Ses sentiments étaient aussi mêlés que les brins d’un écheveau. Accepter cette invitation était lourd de conséquences ; cela impliquait de revoir Salomé qu’elle ne connaissait que trop bien ! N’était-ce pas assez que les deux femmes, rivales, liées par un nœud karmique bi-millénaire, aient réparé leur crime passé en donnant une descendance à celui qui en avait été privé par leur faute ? Entravées par les ténèbres mais poussées par leurs intuitions, elles réussirent néanmoins, après un échange de courrier, à se mettre d’accord pour une première rencontre.

L’heure des retrouvailles était venue, 777 allait revoir son enfant.

À suivre.