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Dans la lumière de 777 Chapitre 24 - La rupture
Le rucher, installé par les soins de 777, fut très productif
cette année-là. Chaque ruche rendit 40 kilos dun
beau miel caramel dont larôme remplit tous les recoins de
la propriété. Entre-temps, les passeports étaient venus à expiration
et il fallait trouver un moyen de les prolonger sans quitter le territoire.
777 avait débarqué dan ce coin de lextrême
sud pour sadonner à la prédication, mais aussi pour
mettre ses compagnes et ses futurs enfants à labri dun
conflit qui menaçait déclater dans lhémisphère
nord. Mais le grand chambardement navait pas eu lieu, Dieu lavait
postposé sans doute dans le souci damener plus de brebis
à la repentance. Le fait nétait pas nouveau, la
Bible contenait des exemples de ce genre, où une catastrophe
annoncée avait finalement été reportée.
Un tel changement de cap était propre à alimenter le scepticisme
chez ceux dont la foi tiédissait sous les pressions de la vie
du monde, ou à susciter les moqueries des incroyants pour qui
la fin prédite nétait que loufoquerie ou prétexte
à quelques illuminés de se démarquer du reste de
la société. Les prophètes, les visionnaires sétaient
trompés dépoque, ils avaient enfermé dans
un calendrier humain des événements inscrits dans la matière
subtile, selon des échéances en décalage avec lhorloge
terrestre. Ceci expliquait cela. Ils avaient vu les événements
et les avaient annoncés mais personne, sinon Dieu, ne peut accorder
le temps « subtil » au temps « terrestre ».
Leurs visions étaient exactes parce que les faits sétaient
déjà produits dans le monde des formes de pensées,
mais leur réalisation terrestre dépendait dune certaine
« maturation », car la matière dense ralentit les
irradiations. Le temps de la moisson viendrait néanmoins à
son terme et ferait taire les railleurs. 777 ne faisait rien dautre
que le proclamer : le blé était à maturité
et livraie foisonnait, ; lun serait moissonné, lautre
brûlé, sans aucun égard. Il avait bien essayé
de prêcher la bonne nouvelle du Royaume de Dieu, là sur
cette terre lointaine, mais ses paroles résonnaient dans le désert,
comme jadis celles du baptiseur. De plus, il se heurtait aux chicaneries
administratives, car un procès venait de lui être intenté,
de son pays dorigine, par la famille de Salomé. On séchinait
à le faire passer pour un meneur de secte. A ceux qui laccusaient
dêtre possédé par Belzébuth, Jésus
répondait quil ny aurait pas de pardon pour ceux
qui commettaient le péché contre lesprit. 777 nétait
pas le Christ et ne se prenait pas pour tel, il prophétisait
par lesprit de Jean et Jean prophétisait par la puissance
du Saint-Esprit. La sentence divine sétendait-elle aussi
aux détracteurs de prophètes ? Pour Hérodias se profilait lheure du départ. Elle
avait usé sa résistance et joué son va-tout. Elle
avait tenté un dernier rapprochement avec 777 qui navait
pas compris ou refusé de comprendre son appel de détresse.
« Je ne peux rien pour toi » lui avait-il dit dun
ton glacial. Rien ? Elle se sentait à bout de mots, à
bout de forces, incapable désormais de supporter les paradoxes
de son existence : la promiscuité de Salomé et léloignement
de 777, les yeux brillants quavait Salomé quand sa féminité
avait triomphé la nuit et les regards remplis de secrets de son
compagnon, la versatilité, la légèreté de
Salomé et les lourds silences, lopiniâtreté
de 777. Elle naurait pu dire pourquoi elle était restée
si longtemps, car on ne change pas les choses, on les accepte ou on
les fuit. Elle avait trop espéré sans doute, trop rêvé,
trop attendu. Et puis, elle avait eu envers 777 ce geste malheureux
qui avait scellé définitivement leur rupture : alors quil
la sermonnait sur son comportement, elle lavait giflé,
imprimant dans cette gifle magistrale toute la révolte accumulée
en un an. Les deux jours précédant son départ, elle espéra
une parole de réconciliation, un encouragement à rester,
mais 777 avait disparu. Il était parti se réfugier dans
la forêt pour se soustraire à la scène des adieux.
Il navait pas trouvé les mots pour retenir Hérodias,
il sétait montré dur envers elle pour mieux masquer
son propre désarroi. Comment aurait-elle pu savoir quen
réalité, il laimait toujours ? Quavait-il
fait pour la convaincre de cela ? Il ne pouvait la blâmer de partir,
mais quand, de sa retraite improvisée, il vit séloigner
mère et fille, il poussa une longue plainte qui monta jusquà
la cime des arbres et se perdit par-delà les nuages.
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