Roman pour la Vie

Chapitre 20- Le cottage

Après leur installation au camp, ils s’employèrent à visiter les environs, mais étant dépourvus de moyen de locomotion, ils furent vite stoppés dans leurs découvertes. C’est alors que 777 décida de se rendre à la ville la lus proche et néanmoins située à plusieurs dizaines de kilomètres de là. L’entreprise était audacieuse, mais il avait gardé de son service militaire l’habitude des longues marches. Quant à Salomé, prise de bougeotte chronique, le projet n’était pas pour lui déplaire. Hérodias se montrait moins enthousiaste. Sa grossesse s’avançait et lui pompait une bonne partie de son énergie, aussi ce long périple entamé sous le soleil l’effrayait-elle un peu. Mais elle ne dit mot et partit elle aussi, 777 en tête, Salomé juste derrière lui (une proximité qu’elle observerait sans cesse à l’avenir comme pour signifier à sa rivale l’ascendant qu’elle avait sur son compagnon).

Hérodias se tenait un peu à l’écart.

Les premiers kilomètres prirent la tournure d’une promenade champêtre : les trois randonneurs étaient comme des scouts partis à l’aventure, sac au dos et que la perspective du prochain bivouac émoustille. Les suivants leur parurent plus longs et leur marche ralentit. Les femmes commençèrent à se plaindre, n’ayant aucune idée de la distance parcourue et de celle à venir. La route n’en finissait pas et le silence s’installa, chacun se perdant en réflexions muettes. Les courbes du paysage s’enchaînaient en un lacet ininterrompu ne semblant mener nulle part. Quand, soudain, ils entendirent le bruit tant espéré d’un moteur. Ils se retournèrent et virent un van descendre la route dans le sens de leur marche. Mus par un même ressort, ils levèrent la main dans un geste parfaitement synchronisé pour faire signe au conducteur. Celui-ci s’arrêta et leur lança un salut amusé. Que faisaient ces « rigolos » sur une route aussi peu fréquentée, par une telle chaleur et à si grande distance de la ville ? Il les fit monter sans hésitation. L’homme était jeune, musclé et plutôt sympathique. Durant tout le trajet, il ne cessa de questionner ses autostoppeurs impromptus. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Qu’allaient-ils faire à la ville ? Où séjournaient-ils ? Et pour combien de temps ? 777 se soumit de mauvaise grâce à cet interrogatoire et ne fournit que des réponses très évasives qui parurent satisfaire l’homme. Il lui dit qu’il comptait acheter une voiture. Arrivés à destination, ils se quittèrent sur la vague promesse de se revoir. Comme ils l’avaient projeté, ils firent l’acquisition d’un véhicule, une solide fourgonnette propre à transporter leurs marchandises et leur matériel de camping où bon leur semblerait. Les femmes s’attardèrent dans les grands magasins et s’achetèrent des vêtements. Puis ils repartirent, non plus à pied cette fois, en direction du campement, fatigués mais satisfaits.

Quelques jours plus tard, ils reçurent la visite de l’homme au van. Ils passèrent un après-midi ensemble, bavardant de tout et de rien, puis l’homme leur proposa de s’installer dans le cottage qu’il possédait non loin de là, en bordure de mer. Cela ne leur coûterait rien, avait-il dit, et l’endroit était superbe, avait-il ajouté avec fierté. 777, préoccupé par les frais engendrés par la location au camp, accepta sans hésitation, suivi par Salomé, enthousiaste. Hérodias se montra plus réservée : pourquoi cet inconnu leur faisait-il pareil cadeau ? Que cachait cette invitation ? Elle fit part de sa méfiance à 777 que cette nouvelle contrariété fâcha. Depuis le départ, Hérodias se heurtait à lui, semblant toujours d’un avis différent. Cherchait-elle à l’exaspérer ? «Tu restes si tu veux », lui dit-il pour clore la discussion. « Moi j’y vais. » « Moi aussi » lança Salomé avec un soupçon de défi. Hérodias fut tentée de les écouter. Ils n’avaient qu’à partir après tout, elle ne craignait pas de rester seule. Elle se ravisa pourtant : se séparer de 777, c’était déclarer forfait et accorder la victoire à Salomé. Cela ne serait pas.

Le lendemain, ils se mirent en route pour le lieu désigné par leur nouvel ami. Après avoir parcouru une demi-heure de route asphaltée, ils durent prendre un chemin rocailleux qui s’enfonçait à travers bois sur une distance de 2 km environ. La piste était en piteux état, toute ravinée et soulevée à maints endroits par les racines des arbres, si bien que leur voiture ressemblait à une coquille de noix ballottée par la mouvance des flots. Hérodias se tenait le ventre des deux mains pour protéger des à-coups l’enfant qu’elle portait. Ce parcours ne présageait rien de bon, elle craignait le pire. Salomé riait, 777 négociait au mieux les creux du terrain. Enfin, ils débouchèrent sur une clairière et le « cottage » leur apparut … dans toute sa laideur.

C’était une cabane montée sur pilotis. Les planches, mal ajustées, laissaient passer le jour aux angles. L’intérieur était aménagé de façon très rudimentaire. Un poêle au bois occupait le centre de l’unique pièce. Sur l’une des parois, une petite étagère de bois présentait la seule possibilité de rangement. Une cuvette noircie servait d’évier. Deux vieux matelas traînaient à même le sol. Une citerne adossée à l’arrière du cabanon fournissait une eau que les filtres usés ne parvenaient pas à débarrasser d’un dépôt rougeâtre. Les toilettes extérieures, une espèce de cagibi branlant, étaient un vrai repoussoir : des vers y grouillaient et témoignaient de l’abandon des lieux. Hérodias fut prise de nausée. Elle avait vu juste. 777 détourna les yeux, il se sentait coupable d’avoir entraîné les femmes dans cet endroit pourri, mais il croyait en leur force morale et en leur pouvoir de transformer les choses et cela le rassura. Il regarda les va-et-vient de la mer déposant son écume sur la bande étroite de sable blanc et il se dit que pour cela au moins, l’homme au van avait dit vrai. S’interdisant tout amollissement, il exhorta au travail Hérodias et Salomé. Ils se mirent à nettoyer les lieux, des heures durant, puis le soir venu, renonçant à utiliser les paillasses, ils s’enroulèrent épuisés dans leur sac de couchage et prièrent Dieu de les aider à vivre bien cette pauvreté inattendue.

Ils étaient au milieu de nulle part, dans cet écrin de verdure subtropicale, à 50 m de l’immensité océanique. Qu’étaient-ils venus faire là ? A plus de deux heures d’une ville digne de ce nom, ils étaient face au néant, face à eux-mêmes, face à la vérité du grand silence de la vie.

Le « cottage » ne fermait pas à clef, et qui donc aurait pu venir les déranger ? Pourtant, dès les premiers jours, le sac de 777 fut fouillé et de précieux papiers personnels disparurent : son livret de mariage, son carnet militaire, ses certificats d’études. Le poison du doute investit 777 qui jeta dès cet instant un regard suspicieux sur ses compagnes. Comment, à ce stade, aurait-il pu imaginer que le projet de le perdre avait pris corps dans son pays d’origine et que les parents de Salomé avaient lancé par vengeance un procès contre lui pour l’éloignement de leur fille ? Comment aurait-il pu savoir que la proposition de son hôte de les installer là n’était pas dénuée d’intérêt ? L’homme au van était pourchassé par le fisc et avait mis son lopin à l’abri d’une saisie, en l’occupant par des locataires. 777 découvrit le pot aux roses lorsque les huissiers et gendarmes, investissant les lieux un matin, l’incitèrent à partir. Ce qu’ils durent faire tous les trois. Il regretterait cet endroit, il s’y était ressourcé dans l’humilité. Il avait essayé d’y trouver la paix, loin du bruit du monde, n’écoutant que le ressac de la mer et le vent dans les hautes cimes des arbres. Mais la roue du temps le talonnait, ne lui laissant pas de répit.

Il pressentait la volonté des maîtres du monde de précipiter tout homme vrai dans le désespoir et d’amener l’humanité vers l’explosion finale. Ces maîtres du monde élaboraient des projets, des programmes, préparaient des conspirations dont lui, 777, devait être l’une des victimes. Dans le monde entier, ceux qui se rebifferaient contre le nouvel ordre mondial seraient, d’une manière ou d’une autre, sacrifiés par ces forces obscures au profit d’une dictature luciférienne. Les autres, ignorant soit par paresse soit par peur de connaître ces plans funestes, ne seraient pas épargnés non plus. Pour les maîtres du monde, l’humanité devait se soumettre à leur pouvoir ou disparaître. 777 avait obéi à Dieu en exécutant ce voyage mais il n’en connaissait encore ni le pourquoi ni le but. Il ne manquait aucune occasion de prêcher l’évangile du second avènement de Jésus-Christ sur la terre, mais il ne pouvait concevoir qu’il allait sous peu découvrir un secret d’Etat qui le mettrait en rapport direct avec le haut représentant du Commonwealth britannique : le réseau d’ordinateurs « 666 » destiné au marquage et au contrôle de la population mondiale.

Avant la deuxième guerre mondiale, les Anglo-saxons détenaient plus des deux tiers des ressources agricoles et minérales du monde. Mais la terre que 777 foulait n’appartiendrait plus pour longtemps au Commonwealth britannique. Dépouillé de ses colonies et possessions, celui-ci devrait rendre compte de ses ignominies. Non, cette terre étrangère serait un jour sous l’influence de la puissance orientale. Quant à la grande Amérique, son déclin serait encore plus sensible et elle serait brusquement confrontée à sa ruine. Les descendants d’Ephraïm – l’Angleterre – et ceux de Manassé – l’Amérique – ayant oublié leur Dieu en voulant diriger le monde, verraient brisé l’orgueil de leur force nationale. 777 savait que l’Occident souffrirait de la sécheresse, de la famine et d’épidémies multiples.

(Les maîtres du monde se croient à l’abri du déclin. Pourtant, ce n’est pas de mains d’hommes que viendra leur ruine, les Lois divines s’accompliront et ils récolteront ce qu’ils auront semé. Ces mêmes lois permettront à tous ceux qui se soumettront à Dieu d’échapper au châtiment et ce, quel que soit leur nationalité.)

777 savait que le monde entier était sous la servitude babylonienne et que sa délivrance pouvait être imminente ; il pouvait aussi y avoir un report de quelques années et c’est ce qui allait se passer …

Il entrevoyait la ruine soudaine des villes anglo-saxonnes et la déportation de ses habitants, de même les souffrances à venir pour un Occident décadent. Mais qui le croirait ? Il supplia Dieu d’éloigner ces présages de son entendement et de lui accorder la paix de l’esprit. Elle lui fut accordée par la prescience d’un futur proche où tous ceux qui se seraient soumis volontairement et totalement au Tout-Puissant échapperaient aux fléaux prédits. Après ce terme, il n’y aurait plus de report potentiel. Il pria pour que la majorité des hommes et des femmes de ce monde comprennent enfin que leur salut réside dans l’accomplissement de la Volonté divine et non dans la recherche effrénée des jouissances matérialistes et furtives de ce temps de la fin d’un système de vie.

A suivre.