Résumé du chapitre 19
Les trois voyageurs s’installent dans le camp qui leur a été désigné. 777 est confronté au pénible choix d’officialiser ses relations avec Salomé, aux dépens d’Hérodias.


Chapitre 19 - Le choix

Le camp était situé face à la mer, en bordure d’une longue plage de sable blanc. De petite superficie, il ne contenait que cinq ou six tentes en permanence, rarement une ou deux caravanes. Il était doté, à l’entrée, d’un shop offrant des boissons, scones, crèmes glacées, fromage prétranché et quelques produits d’entretien. Les douches et la laverie jouxtaient le magasin.
Le propriétaire des lieux, un homme de grande stature, accueillit 777 et les deux femmes et leur désigna un endroit vacant, tout au fond du camp, pour y planter leurs tentes. 777 laissa échapper un soupir d’aise et remercia le ciel de les avoir conduits à bon port. Son soulagement néanmoins n’était que très relatif car il savait que l’heure du choix avait sonné. Il se retrouvait au bout du monde accompagné de deux femmes qui l’avaient suivi chacune avec ses propres motifs : l’une pour donner un père à l’enfant qu’elle portait, l’autre pour devenir enceinte de l’homme dont elle était tombée amoureuse. Ce n’était pas sa volonté à lui ni la recherche d’un plaisir égoïste qui l’avait mené là-bas - il s’était jeté sans joie dans cette aventure – mais la conviction de permettre le dénouement de karmas.
Ils montèrent deux tentes et n’eurent pas le temps de planter la troisième, car la route avait été longue et le soir tombait. Deux tentes … pour trois ! Le moment tant redouté du choix était venu.

Que faire ? « Les mariages sont conclus au ciel » est-il écrit. Mais, ici, pas de ciel, pas de mariage, seule une décision à prendre, une décision pénible, aux conséquences terribles … 777 avait entamé des relations plus intimes avec Salomé et, depuis, délaissé Hérodias, non qu’il ne l’aimât plus mais par honnêteté envers la première. Il renonça à de douloureuses explications, dit bonsoir à Hérodias et s’engouffra, confus et résigné, dans la tente où l’attendait Salomé. Submergée par le désespoir, Hérodias s’enfuit sur la plage, tout en prenant Dieu à témoin de son humiliation et se promettant de repartir, dès le lendemain matin, vers sa terre natale.

777 ne ferma pas l’œil de toute la nuit. Il pensait aux reproches que son attitude susciterait inéluctablement. Ce qu’il était en train de faire semblait immoral, répréhensible, et pourtant il restait persuadé d’obéir à une ordonnance divine, celle d’assurer une descendance à Salomé. Dieu lui avait mis dans le cœur des sentiments pour cet accomplissement. Tout en lui devait tendre vers ce but. Non, il n’était pas un défroqué ; il ne se sentait pas coupable mais il souffrait en silence pour ce qu’il devait infliger à Hérodias. Il s’exposait aux railleries et au mépris, même si, aux yeux de certains, sa situation ne paraîtrait que banale, en ce siècle d’excès fous et de confusion des valeurs. Les mariages sont conclus au ciel. Mais combien de futurs époux s’engagent-ils en pleine compréhension de ces paroles ? Combien de mariages ne se concluent-ils pas dans l’insouciance ou, pire, l’hypocrisie ? « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » 777 avait connu une première union qui l’avait conduit au divorce. Il n’avait pas su réaliser l’harmonie parfaite, de corps, d’esprit et de cœur, qui fait les bons mariages. Il prenait sa part de responsabilité et s’attristait devant ce constat navrant : un vent de discorde soufflait sur les couples, les ténèbres poursuivant un véritable travail de sape qui ébranlait toute la société.

Par ce stratagème, Lucifer réussit à ternir les actions de 777 et à rendre non crédible, voire blasphématoire, sa prédication du Royaume de Dieu sur la terre. L’ artisan des ténèbres, autrefois ange de lumière, jetait le trouble dans les esprits pour mieux les convaincre que la Vérité ne pouvait sortir de la bouche d’un homme qui s’était lui-même égaré dans le péché. Beaucoup rallieraient cette thèse car comment auraient-ils pu voir en 777 le fils de l’homme issu d’une sphère lointaine et incarné dans leur monde pour y éprouver la souffrance des hommes et y remplir un devoir précis ?

Quant à 777, il s’en remettait au jugement de Dieu. Il était accablé mais il n’avait pas peur. L’Ecriture lui revint en mémoire. « Au jour de la Révélation, les menteurs, les parjures, les calomniateurs seront gagnés par la honte, et les rebelles au repentir voués à la désintégration » pensa-t-il sans haine mais avec foi. « Ils essayeront bien de se justifier, ils se lamenteront et se mettront à prier, mais en vain, car l’heure de la moisson venue, ils récolteront ce qu’ils auront semé. Restés aveugles et sourds à la Parole, ils seront précipités dans une profonde obscurité dont ils ne pourront sortir. »

Le cri d’un oiseau nocturne le tira de ses réflexions. Il se retourna sur sa couche et regarda les traits lisses de Salomé qui souriait dans son sommeil, bercée par le ressac de la mer toute proche. Il fut ému par sa jeunesse et sa vulnérabilité soudaine. Il sourit à son tour, mais l’évocation d’Hérodias le ramena à la triste réalité. Que faisait à cet instant la mère de son enfant ? A quoi pensait-elle ? Pourrait-il jamais mesurer à son aune réelle l’épreuve qu’il lui imposait ? Il se glissa sans bruit hors de la tente et voulut chercher Hérodias, mais il ne la trouva pas dans le camp. Il se dirigea vers la plage et distingua sa silhouette courbée au bord des vagues. Il s’approcha. Elle releva la tête et posa sur lui ses yeux rougis par les pleurs ; son visage scellé par la souffrance n’avait rien perdu de sa dignité. Ils se regardèrent un moment en silence puis ce fut elle qui parla. « Je prends le premier avion de retour, demain. » dit-elle sans violence mais avec détermination. Ces mots l’assommèrent plus qu’un coup de gourdin. Il ne pouvait envisager ce départ qui le priverait à jamais de son enfant et de celle qu’il chérissait encore. N’avait-il pas espéré garder envers et contre tout l’amour de cette femme tandis qu’il conquérait celui de Salomé ? Non, il ne pouvait renoncer à elle. Alors, il tenta de toutes ses forces de la retenir. Il lui dit toute sa tendresse, combien sa présence lui était nécessaire. Il la prit dans ses bras et passa une partie de la nuit à la convaincre de rester. Ce rapprochement et cette complicité retrouvée amollirent la résistance d’Hérodias qui se mit à espérer un revirement de situation. Elle aimait toujours cet homme, malgré le mal qu’il lui faisait.

Et peut-être qu’après tout, Salomé n’avait pas gagné la partie … Elle resta donc.

A suivre.