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Chapitre 16
Les événements internationaux chagrinaient
les esprits. Les nouvelles qui parvenaient de toutes parts ne parlaient
que de guerre, une guerre qui avait éclaté en Orient et
menaçait de dégénérer en un troisième
conflit mondial tant les enjeux économiques étaient grands.
Angoissés par ces bruits de bottes, Salomé et son mari
nouèrent des contacts plus étroits avec Hérodias
et 777 qui leur préparèrent un petit refuge chez eux dans
léventualité dune conflagration soudaine.
Ils se virent plus souvent et les deux femmes sympathisèrent
tout en constituant un stock alimentaire pour léventualité
de jours plus sombres. Les hommes sactivaient aux travaux de la
ferme et 777 fut surpris de constater lardeur, doublée
de maladresse, que son ami musicien mettait à manipuler brouettes,
fourches et brosses. Etrange période où la vie quotidienne était
rythmée par les bulletins dinformations, où des
groupuscules de croyants réunis aux quatre bouts du monde tentaient
de repousser le pire par la prière. Les mois passèrent. Le conflit dOrient senlisa
dans les sables du désert et ne fut bientôt plus quun
mauvais souvenir. Salomé et son mari retournèrent donc
chez eux. Entre-temps, la structure économique agricole
sétait fortement détériorée, les prix
de vente sétaient effondrés, et 777 ne parvenait
plus à rembourser ses crédits. Pour parfaire le tout,
des esprits obscurs avaient entrepris des actions de magie noire contre
son élevage qui fut atteint par la maladie. Cela précipita
sa déconfiture. Rien ne lui souriait, pas même les réunions
de prières quil avait mises sur pied et quil voyait
régulièrement déchirées par des querelles
de clocher. Il buvait, une fois de plus, le vin aigre de linjustice
des hommes. Les banques le mirent en demeure, mais il était dans
lincapacité dhonorer ses engagements ; alors, il
fut appelé au tribunal et se retrouva seul dans le prétoire,
sans aide ni assistance, à lécart des hommes en
noir qui délibéraient à voix basse de son sort.
« Vous navez rien à ajouter ? » lui lança
le juge. Il ne sut répondre quun « non, monsieur
le juge », car, de sa place, il navait rien entendu. Et
pourtant, il aurait pu, il aurait dû crier ce quil pensait
de cette parodie de justice à laquelle il venait dassister.
Mais il était dégoûté
La décision de saisie étant tombée,
la ferme fut mise en vente publique, comme lexige la coutume,
dans un café, devant un verre offert par le notaire. La mise à prix fut lancée, mais 777 nentendit
que de loin les surenchères. Il nétait plus là,
il sétait abstrait de ses fossoyeurs. Il les laissait à
leur uvre malsaine. Allégé de ses contraintes financières,
il avait retrouvé sa pureté de pensée. Dépossédé
de ses biens, il goûtait à nouveau lespace de liberté
quengendre le « rien ». Il savait que trois chemins
se présentent à tout homme, mais quun seul mène
à la montagne sacrée. Il y a le chemin de lesprit
égaré qui, attiré par les biens de la terre, est
toujours plus avide de richesses et en devient à ce point prisonnier
quau moment de quitter son corps, il ne parvient plus à
sen détacher et erre, en peine, à la surface de
la terre. Il y a le chemin de lesprit imparfait : bien quattiré
par les biens du ciel, celui-là se repaît de savoir, de
joie, de sécurité et de gloire, et se laisse gagner par
lorgueil qui le détourne finalement de son but premier.
Il y a enfin létroit sentier de la perfection qui est le
sentier du « rien », de la dépossession, de la perte
des désirs humains. Tout avait été offert à
777 mais par amour-propre, il navait pas voulu de ce tout. Cest
pourquoi, à présent, il était confronté
à ce « rien » qui, paradoxalement, lui apportait
foi, espérance, sécurité, force, apaisement. Il
nétait plus dans la loi des hommes ni dans leur justice
en minuscules, aussi éloignée de la vraie Justice que
ne le sont les abysses de lespace sidéral. Il quittait
les chemins trompeurs de largent qui mènent au néant
pour emprunter le sentier du dépouillement et de lhumilité
qui conduisent au bonheur, dans lacceptation. « Il sera
plus difficile à un riche dentrer dans le Royaume de Dieu
quà un chameau de passer par le chas ! » avait dit
le Christ.777 pensa à tous ceux qui sétaient volontairement
incarnés, en ce siècle, sur la promesse de laider
matériellement lors de sa prédication du retour de Christ-Roi
et à largent séducteur dont ils étaient les
détenteurs avides, mais à de rares exceptions près,
ils ne comprirent pas que leurs richesses leur avaient été
offertes par la Source de tous les trésors pour servir la «
Cause » juste et ils préférèrent séloigner
de 777 en le taxant de sectaire, dilluminé, de gourou plutôt
que de le seconder dans sa tâche, ignorant quils signaient
ainsi leur perte spirituelle . Car la seule banque qui produise de réels
intérêts est celle du Royaume de Dieu. Toutes les autres,
édifiées de main dhomme, sont destinées,
à court ou à moyen terme, à la faillite. La faillite, 777 y était confronté et cest
à nouveau Hérodias qui allait lui assurer un certain avenir
de survie dans lachat dune autre exploitation agricole,
plus petite, que 777 sefforcerait de transformer en un réservoir
de productions vivrières. Mais définitivement traqué
par les banques et les huissiers, il devrait dorénavant se contenter
du statut de locataire insolvable. Quà cela ne tienne,
il retroussa ses manches et commença avec courage la restauration
des bâtiments, amenda les champs et les prés, fit creuser
un étang quil remplit de truites et démarra lélevage
de poules, lapins, chèvres et pigeons. La vente modeste de ses
produits lui permettait de survivre tandis que Hérodias subvenait
aux dépenses plus importantes. 777 savait gré à
sa deuxième compagne de tous les efforts quelle consentait
pour lui, mais il supportait de moins en moins ses absences même
si elles étaient dues au travail qui la retenait à la
ville. Il essaya de combler ce vide en créant un nouveau groupement
de prières. Son initiative coïncidait, hélas, à
la chasse aux sorcières à laquelle le pouvoir politique
se lança à la même période. Son groupement
fut repris dans la liste des sectes et 777 fut fiché pour la
deuxième fois, lui qui, trois ans plus tôt, avait clamé
son opposition à la loi sur lavortement parce quelle
masquait le véritable problème et reléguait dans
lombre les séquelles désastreuses que la femme subirait
toute sa vie, au plus profond de son âme. Mais il nétait
pas homme à se laisser abattre longtemps et il poursuivit ses
réunions auxquelles participaient Salomé et son mari.
Il ignorait encore que lunion du jeune couple était sur
le point de se briser. Ce fut Salomé qui, venue seule chez lui, en labsence
dHérodias accaparée par ses activités professionnelles,
lui annonça leur rupture. 777 fut pris dune grande tristesse
et, en consolateur, ne se défendit pas quand Salomé, en
pleurs, prit son épaule pour appui. Il en ressentit un léger
trouble et la repoussa avec douceur, tout en compatissant à son
malheur. Le lendemain, linquiétude le gagna. Lépisode
de la veille lavait secoué plus quil ne croyait.
Un étrange sentiment lhabitait et le perturbait. Il refusait
de lui donner un nom mais il savait déjà que ce nétait
plus pure compassion. Il aimait sa compagne et il se sentit mal à
laise en pensant à la confiance quelle lui témoignait.
Il avait connu plusieurs femmes dans son existence, toujours poussé
par ce besoin impérieux damour. Il navait jamais
pu en garder une seule, car il nétait pas simple de sépanouir
à lombre de ce marginal. Il lui était impossible
de vivre en solitaire et Hérodias était souvent absente.
Néanmoins, il ne pouvait la tromper sous ce prétexte,
car il la savait loyale et, de plus, il laimait. Il se mit en
prière et, bien vite, il eut la conviction quun dénouement
karmique était en marche. Il se trouvait bien en présence
des deux femmes qui, deux mille ans plus tôt, avaient réclamé
sa tête. Demandant à Dieu la raison de son trouble, il
lui fut indiqué quil avait un certain chemin à parcourir
avec Salomé. Elle lui donnerait deux filles et un garçon,
lui rendant ainsi les trois enfants quil avait eus de son premier
mariage et que les aléas de la vie lui avaient enlevés.
Mais comment lannoncer à Hérodias ? Comment lui
dire lincroyable ? Comment renier son engagement envers celle
qui lavait secouru et soutenu dans les pires circonstances ? Sans
plus réfléchir, il prit le taureau par les cornes et décida
de tout révéler à Salomé. Ils se fixèrent
rendez-vous dans la campagne. Salomé aimait frimer. Cela faisait
partie de son jeu de séduction. Dès quelle aperçut
777, elle voulut demblée le soumettre à lépreuve
en freinant des quatre roues à très faible distance. La
voiture simmobilisa aux pieds de 777 qui ne broncha pas mais pensa
que laffaire était mal engagée. Salomé savança,
sûre delle, comme toujours. Ses longs cheveux soyeux lui
tombant sur ses épaules graciles, le regard hautain et la bouche
moqueuse. Ils firent un bout de promenade, puis 777 lui dit tout ce
quil savait sur leur devenir commun. Salomé le regarda
avec mépris et le traita de fou. Comment ce « vieux bonhomme
», de vingt ans son aîné, osait-il prétendre
lier sa destinée à la sienne ? Sétait-il
regardé ? Et lavait-il regardée, elle ? 777 la laissa se démener dans sa diatribe puis, sans se départir de son calme, il lui assura quelle ne pourrait se soustraire à son destin. Ils se quittèrent sur ces mots, Salomé démarrant en trombe, 777 livré à un combat interne qui nétait pas près de finir Jean-Baptiste ...à suivre. |