Roman pour la Vie par Jean-Baptiste

Chapitre 14

Le silence de Dieu

Le soir tombait. La terre absorbait les dernières rougeurs du soleil et 777 pensa, face à l’ombre qui gagnait l’horizon, que tout un pan de sa vie sombrait avec le jour. Son épouse, consciente de la faillite irrémédiable du couple, furieuse de la nouvelle fréquentation de son mari, lui avait dérobé ses armes et menacé de s’en servir contre lui. La violence de ces propos avait poussé 777 hors de chez lui, sans espoir de retour. Il avait donc abandonné tous ses biens, la maison qu’il venait d’acquérir et d’aménager au prix de sa sueur, pour gagner la ville, un environnement qui semblait bien hostile à cet habitué des champs … Pire, il laissait derrière lui ses enfants, et c’était là sa vraie douleur. « Tu nous as beaucoup déçus » lui avait dit sa fille cadette qu’il aimait tant. Mais comment lui expliquer ? Il n’avait même pas essayé devant l’ampleur de la tâche. La nuit venait, se refermant sur son passé. Demain, s’amorçait un tournant de son existence …

Grâce à son grand pouvoir d’adaptation, il entama sa nouvelle vie sans trop de mal, pendant que son épouse préparait une demande de divorce pour cause d’adultère, glanant dans ce dessein des renseignements sur la topographie du nouveau domicile de l’exilé et sur ses habitudes auprès des enfants qui allaient rendre visite à leur père. 777 l’apprit et décida, bien malgré lui, de mettre fin à des rendez-vous familiaux stériles. Il ne revit plus ses enfants qui, selon toute évidence, avaient dès le départ choisi le camp adverse, sans chercher à comprendre.

Une grande tristesse régnait au sommet de la création au sujet de 777 qu’un désir de « savoir plus » avait paradoxalement fermé à la Vérité et livré aux ténèbres, lesquelles lui avaient suggéré de suivre les voies lucifériennes de la matière, dites de la chair, que l’homme pouvait selon elles revendiquer de plein droit. Comme David après son péché, 777 était entré dans la phase silencieuse de la malédiction divine. Son repentir et son appel au pardon se soldaient par de nouvelles épreuves de tous ordres, familiales, judiciaires, bancaires, administratives. Les différents pouvoirs se servaient de son divorce pour le ruiner à vie et l’empêcher de refaire surface en politique. Les difficultés se collaient à son existence comme des mouches sur un pain de sucre, et il déprimait. La campagne lui manquait, les bruits de la ville l’agaçaient. Il ne voyait plus ses enfants et sans doute aurait-il sombré dans le plus noir désespoir s’il n’avait eu à ses côtés une compagne attentive et tendre. Bien sûr, il fallait composer avec son tempérament vif, sa susceptibilité, et ce n’était pas toujours aisé, mais la noblesse de ses sentiments la rendait précieuse à ses yeux, car elle l’avait accepté dans sa condition d’homme brisé. Elle l’avait hébergé et elle l’aimait quand tant d’autres lui tournaient le dos. Alors qu’une multitude de privilégiés avaient jadis prêté en pleine allégresse un serment de fidélité à 777 pour le seconder dans sa mission et finalement lui faire faux bond, elle lui venait en aide à l’heure de son accomplissement, mue par la sensation étrange d’un devoir de rachat surgi du fond des âges et qu’elle ne pouvait expliquer. 2000 ans auparavant, une femme du nom d’Hérodias n’avait-elle pas, en la personne de sa fille Salomé, réclamé la tête de Jean le baptiseur ? Pour rompre la malédiction, ne fallait-il pas qu’un jour, le fils de l’homme soit secouru par une femme, cette femme ou, plus encore, conjointement par la mère et la fille ?

Afin de retrouver un équilibre, 777 se mit en quête d’une propriété au vert où il pourrait s’adonner à ses activités de prédilection : élevage, jardinage, apiculture. Il la dénicha dans un petit coin perdu entouré de bois. Ce n’était qu’un chalet n’offrant guère de confort, pas d’électricité, pas d’eau courante, mais au moins y goûterait-il la paix qu’il recherchait. Le silence et la modestie des lieux lui convenaient à merveille. Il s’y installa seul. Sa compagne, plus habituée au confort, y viendrait de temps à autre, sans s’y attarder. L’endroit ne l’avait pas conquise, elle le trouvait trop obscur, trop humide, et son aménagement trop rudimentaire. 777eut tôt fait de transformer le terrain qui jouxtait le chalet en terre de production vivrière. Il démarra l’élevage de poules, lapins, poulets et y installa un rucher. Les débuts furent difficiles car cette installation avait eu raison de ses dernières économies et il n’était pas rare de le voir à la recherche de pissenlits et de champignons pour des repas frugaux. Le soir venu, l’isolement et les ombres de la nuit le plongeaient dans une sombre nostalgie du passé. Ne trouvant que rarement le sommeil, il se levait en pleine nuit pour scruter les étoiles et pour prier. « Seigneur, pourquoi m’infliges-Tu ce silence ? Pourquoi m’interdis-Tu de revoir mes enfants ? Pourquoi permets-Tu que l’épreuve me frappe à chacune de mes prières ? Combien de temps encore me voileras-Tu Ta Face ? Ne répondras-tu pas à mon désespoir ? N’y aurait-il plus de salut pour ton serviteur ? Toi qui habitais ma demeure aux jours bénis de ma quête spirituelle, accorde-moi ton pardon, donne-moi de Te servir encore. »

Son oraison se perdait dans le frémissement des feuilles des arbres et il restait là, planté comme l’un d’entre eux, ne pouvant s’arracher au ciel muet.

Un certain soir, alors qu’il lisait sa Bible à la lumière d’un quinquet, son logis n’étant pas équipé de l’électricité, et qu’il s’abîmait les yeux dans les psaumes de David, le verre de sa lampe éclata en mille morceaux et la flamme s’éteignit. Il sursauta et s’enquit, en tâtonnant et maugréant, d’allumettes et d’une bougie. Le mauvais sort s’acharnait sur lui jusque dans les moindres détails. Depuis qu’il s’était monté d’un rucher, il n’en finissait pas de pleuvoir et il perdait ses ruches les unes après les autres. Des chiens errants ou des renards étaient venus croquer ses poulets. Quant aux lapins, le dernier qu’il avait sacrifié avait mis tellement de temps pour mourir et crié son agonie, qu’il s’était promis de ne plus en tuer. Il parvint à allumer la bougie et examina le quinquet : le verre s’était brisé en dents de scie, la cassure était nette, comme si un artisan l’avait gravée au poinçon. Curieux. Il tenta de résoudre cette énigme, mais la fatigue l’emporta et il alla se coucher. Combien de temps dormit-il avant qu’un bruit insolite ne le tire de son sommeil ? Quelqu’un était à la porte. Qui était-ce à cette heure de la nuit ? Il tendit l’oreille, incapable de bouger, et évalua la situation : isolé, au milieu des bois, sans moyen de défense, que pouvait-il faire ? L’intrus était peut-être armé … Il entendit, dans la salle de séjour, un bruit pesant de pas qui fit craquer le plancher, vibrer le vaisselier et tinter les verres. On se dirigeait vers la porte de sa chambre qu’il fixait, les yeux écarquillés, sans pouvoir réagir. Il vit la poignée tourner avec une lenteur mortelle, et son sang se glaça. La porte s’ouvrit sur un rectangle de noirceur d’où émergèrent deux plateaux d’or. Il ne pouvait discerner l’entité qui s’était introduite chez lui, mais il n’avait nul besoin de la voir pour l’identifier. Son ennemi millénaire était là. Il le sut d’emblée au froid qui l’envahit, au malaise que la présence ténébreuse provoqua en lui et au souffle malsain qui s’en dégageait. « Que me veux-tu ? Ne m’as-tu pas fait assez de mal ? » Prononcer ces quelques mots lui prit une éternité de siècle, car sa mâchoire était de bois. Satan lui répondit : « Vois ce plateau et ce qu’il contient : gloire et honneur. » Des personnages en miniature se mirent à se mouvoir sur le support doré comme sur une scène de théâtre, dans un décor somptueux de réceptions mondaines dont lui, 777, était le point de mire et l’hôte privilégié. On lui souriait, on l’admirait, on le gratifiait de titres honorifiques. Il était l’icône du jour, l’image incontestée de la réussite professionnelle et sociale. « Savoure ce que je t’offre », souffla Satan. « Et prends-le. » Il avança l’autre plateau. Les richesses du monde y apparurent successivement sous forme de présents divers. « Tout cela t’appartient », reprit-il. «… Si tu me suis. » Le corps de 777 était engourdi et il lui fallut une autre éternité d’un autre siècle pour opposer ce simple refus : « N… non, a … ar…rière, Satan ! » A l’instant, un nuage sulfureux enveloppa les deux plateaux qui furent aspirés au dehors par un violent courant d’air balayant le chalet de part en part. En un geste rageur, le visiteur importun venait de se fondre dans la nuit. Grelottant, 777 se glissa sous ses couvertures en murmurant : « Seigneur, ne m’abandonne pas dans cette nouvelle épreuve. »

777 était en phase de reconversion, car il avait failli, lui aussi. Sa faute était peut-être plus grande que le commun des mortels, parce qu’il avait eu le privilège d’être instruit, dès le départ, et forgé pour faire face aux ténèbres. Pour salaire de ses péchés, il récoltait le silence de Dieu. Dieu n’était pas sourd mais Il faisait le sourd. Dieu n’était pas sans pitié mais paraissait sans pitié. Il n’était pas cruel mais Il semblait cruel. Et pour combien de temps ? Dans son sommet spirituel, 777 avait vu le Christ mais parce qu’il avait laissé le Malin s’installer sournoisement en lui, l’Esprit christique s’en était allé. Peut-être l’avait-il quitté un jour d’été, alors qu’il travaillait dans son parc à gibier … C’était bien avant son divorce.

Cet après-midi là, la chaleur l’avait amené à faire une pause. Il avait sorti un matelas du chalet qu’il avait construit de ses mains et qui servait de refuge aux enfants pendant les congés scolaires. Il l’avait étendu, à la mi-ombre, sur la terrasse dominant les fougères qui colonisaient l’endroit. Il avait ôté ses bottes et s’était jeté sur sa couche improvisée. Une douce torpeur l’avait enveloppé. Il n’aurait pas tardé à rejoindre Morphée si des craquements à sa hauteur ne lui avaient rouvert les yeux. Personne. Il n’avait vu personne. J’ai rêvé, s’était-il dit. Cherchant à nouveau le sommeil, il avait tourné légèrement la tête pour trouver sa place. C’est alors que, tout à côté de lui, le matelas s’était creusé sous le poids d’un corps invisible. L’empreinte était nette. Sans qu’il pût faire un geste, 777 avait senti l’être sans visage s’approcher et s’étendre sur lui, le couvrant complètement, imprégnant chacune de ses cellules. Sous l’impulsion d’une douce chaleur, son effroi s’était mué en bien-être, en une sorte de plénitude, comme s’il s’était agi d’un acte d’amour non charnel. Durant cette communion d’où le sexe était exclu, un transfert s’était opéré, quelque chose était passé de lui à l’autre, ce qui lui fit dire plus tard : « J’ai fécondé un ange. » Et cette chose, qui était sortie de lui, n’était-elle pas cet Esprit qu’une certaine imposition de mains lui avait transmis plusieurs années auparavant et à laquelle, désormais, il n’avait plus droit ? Qui l’avait dépouillé de ce don précieux ? Un ange ? Une sylphe ? Une ondine ?

A présent, il se sentait démuni face à un monde hostile. Pourquoi ses entreprises étaient-elles vouées à l’échec ? Pourquoi était-il accablé, tourmenté jusqu’au sein de sa famille ? Pourquoi, malgré son repentir, se voyait-il privé de ses enfants, une blessure qui jamais ne se fermerait ? « Vous aurez comme ennemis les gens de votre propre maison » avait dit le Christ. Il en faisait la douloureuse expérience. Les ténèbres dominaient la terre. Leur force négative d’attraction assujettissait les hommes et 777 la subissait lui aussi. Lui, l’envoyé d’en haut, devait affronter la malveillance de ses semblables. Il passait pour mystérieux, pour un mage, pour un esprit sectaire alors qu’il voulait parler de l’évangile du royaume de Dieu, enseigner ce qu’il savait, au départ de ses expériences heureuses ou malheureuses. Pour qui se prenait-il ? Se croyait-il meilleur qu’eux ? Parfois même, la sympathie ou l’amour qu’on éprouvait pour lui se muait en haine. Déçues qu’il ne réponde pas à leurs aspirations matérialistes, des personnes de son entourage proche essayeraient de le salir et le lapideraient moralement, arguant qu’il les avait exploitées et dupées. Semblables à Judas, elles tenteraient d’en persuader d’autres de leur bon droit et le vendraient à des juges iniques qui prononceraient un jugement en tous points en sa défaveur, dans l’espoir de le réduire au silence. Dès le début de sa vie d’adulte, il s’était en effet mis à écrire des articles où il annonçait sans restrictions le futur anéantissement du système luciférien et le deuxième avènement du Christ, Lequel viendrait rétablir toutes choses et installer son gouvernement divin sur terre.

A suivre...

Jean-Baptiste