Chapitre 12
Rébellion et prise de conscience

Roman pour la Vie


Le lendemain, il remonta vers son pays. Fatigué, enténébré, envasé tel un crapaud dans un marécage. Son intuition si vive jadis avait sombré dans l’indolence. Il essaya bien de se ressaisir mais sa bonne volonté s’épuisait, comme étouffée par la chaleur oppressante d’un jour d’orage. Honteux et confus, il était impuissant à changer quoi que ce soit. Devant son état lamentable et l'échec de son premier mariage dont le dénouement s'annonçait désastreux, 777 entrevit avec horreur la facilité avec laquelle la malice luciférienne avait réussi à inverser en lui et autour de lui moralité et immoralité. Il n’était pas seul prisonnier d’un carcan de noirceur, ce dernier enserrait toute la terre, embrouillant la capacité de jugement de tout un chacun. Satan pouvait savourer sa victoire !

L’inversion des valeurs se manifestait partout, tant sur le plan individuel où elle transformait des saints en démons que sur le plan mondial où le beau, le bon et le juste se voyaient dégradés par le mépris du sacré. Lui, envoyé de Dieu, était devenu la victime du principe luciférien. Il s’y était collé telle une mouche sur une torsade de glu, impuissant à s’en libérer, à l’instar d’innombrables âmes venues elles aussi s’y perdre.

À peine rentré chez lui, il apprit que son épouse avait fait une tentative de suicide. Ce geste de désespoir avorté n’était-il qu’un appel à l’aide ? Poser la question ne lui servit en rien, car cette épreuve renforça leur éloignement. Ils étaient tous deux dégoûtés de leurs comportements mutuels.
Il trouva un exutoire dans le travail et se jeta à corps perdu dans l’élevage de gros gibier en semi-liberté. Il lui fallut clôturer tout un bois.

L’entreprise était d’envergure et il y consacra quatre années de sa vie. Il en sortit les mains et le dos meurtris par les ports répétés de rouleaux de treillis lourds de 70 kilos. Alors que, satisfait de lui-même, il donnait le dernier tour de tenaille à un tendeur de piquet de coin, un froid sidéral lui transperça les os et une voix intérieure le tança en ces termes : « Tu viens de travailler inutilement durant quatre ans. Tu as perdu un temps précieux qui t’avait été accordé pour l’accomplissement de ta mission. Aussi tu n’auras pas la jouissance de ce bien matériel. Ce parc à gibier, ce bois et son contenu te seront repris dans un futur proche car tu as construit tout ceci sans Dieu. Ne sais-tu pas que quiconque bâtit sa maison sans Dieu le fait en vain ? »

777 se secoua. Pourquoi ne le laissait-on pas vivre en paix ? Pourquoi serait-il puni d’avoir œuvré ? L’homme n’avait-il pas le droit d’agir sans en référer constamment à la Grandeur et à la Puissance de Dieu ? Ne l’avait-on pas créé libre ? Tandis qu’il remâchait ces propos, un courant d’air glacial l’enveloppa et fit frissonner les arbres alentour. Il chassa d’un revers de main symbolique cette sinistre prédiction. Après tout, qu’avait-il à faire de ces menaces ? Plus tard, 777 crut qu’à cet instant de sa vie, il avait commis le péché contre l’Esprit ... la faute qui ne serait jamais pardonnée. Mais l’Amour divin pardonne même les outrages et les insultes, et le péché contre l’Esprit n’est autre que la mort voulue, dans le chef d’un humain, de l’esprit qui l’anime et qui s’atrophie progressivement à cause de l’inaction et de l’empoisonnement de toute intuition supérieure. C’est la voie du faux principe insufflée à l’homme par Lucifer qui le mène à la mort éternelle. En cela réside le péché contre l’Esprit. Beaucoup suivent ce chemin de perdition. Cependant, les guides salutaires veillent et les aident à sortir de cette ornière. Jusqu’aux plus entêtés que les épreuves de la vie secouent de leur aveuglant endurcissement pour les ramener vers la Lumière. Tout comme Adam et ses descendants, 777 avait fait le mauvais choix, prétendant réaliser ses œuvres temporelles sans Dieu. Le réveil serait terrible, car son entêtement était à la mesure de son orgueil. Par moments, une certaine mélancolie spirituelle le saisissait, une sorte de vague à l’âme qu’il réprimait très vite par crainte de faiblesse, mais rien, à ce stade, n’aurait pu l’extirper de son comportement indigne. Il avait, pensait-il, les moyens d’évoluer seul, sans ce Dieu de dictature qui ne cessait de le réprimander. Sa chute se ferait avec une effroyable rapidité. Sa destinée houleuse l’emporterait de récifs en récifs. Sporadiquement, certains de ses mérites antérieurs revenaient à la surface comme des bulles d’oxygène qui le rafraîchissaient sans pour autant lui épargner les échecs, prix de sa rébellion. Il reçut en héritage une grosse exploitation agricole qu’il dut revendre à bas prix pour payer les droits de succession. Il put tout juste rembourser ses crédits d’installation et constituer un petit bas de laine à ses deux aînés pour leur démarrage dans la vie professionnelle – la cadette, qu’il appelait son grand soleil, ne reçut rien vu son jeune âge.

Le travail de la ferme s’intensifiait et il lui était pénible de mener de front ses différentes activités. Alors, il en eut marre. Marre de la traite, de l’enlèvement du fumier, de ce cheptel qui l’asservissait. Il laissa éclater sa rage et vociféra contre ses vaches : « Je voudrais que la dernière fût pendue au cul de la lune ! » C’était oublier la puissance des mots et des pensées qui finirent par lui revenir après s’être chargés dans les plans éthériques de vibrations aussi négatives. Quelques semaines plus tard, l’inspection vétérinaire liquidait tout son bétail pour cause de brucellose ! Loin de se repentir, il s’endurcit un peu plus.

Les mois passèrent. Les législatives approchaient et la campagne électorale battait son plein. Des amis incitèrent 777 à s’inscrire sur la liste du parti écologiste. Ils lui assurèrent que son passé d’agrobiologiste et ses actions pour la protection de l’environnement lui apporteraient de multiples voix. Et ce fut le cas : 777 remporta une victoire fracassante et obtint un siège au Parlement. Dans le même temps, un mal sournois s’était logé dans le bas de son dos. Bien que lui-même thérapeute, il ne parvenait pas à s’en débarrasser. Les médecins diagnostiquèrent une importante inflammation qu’ils attribuèrent à une hernie discale, cependant non confirmée. Son état empira et il se retrouva paralysé de douleur sur un divan, ne supportant même plus le lit. Incapable d’assumer son mandat politique, il commença à se morfondre, s’abandonnant à toutes sortes de pensées.

Il jouait au yo-yo avec ses souvenirs, remontant très loin la ligne du temps pour la redescendre jusqu’au plus proche vécu, scrutant chaque détail qui aurait pu l’éclairer sur les raisons de sa chute. Quand un flash de compréhension déchira l’obscurité qui l’emprisonnait depuis des années. Une fenêtre venait de s’ouvrir sur un carré de lumière tandis que des mots surgissaient de son passé : « Humilie-toi ». Il se revoyait à quatre pattes, soumis tel un chien devant son Maître. Il revoyait le Christ assis dans le creux de ses reins et il fit le parallèle avec cette douleur lancinante et cuisante, juste là, au même endroit, une douleur qui lui empêchait à présent tout mouvement. La clé lui avait été donnée : « Humilie-toi ! » Mais il ne s’était pas humilié. « Cherche-moi parmi les hommes. » Mais l’avait-il fait ? N’avait-il pas suivi ses propres convoitises, sa vanité ? Des larmes roulèrent sur ses joues. Un étau lui enserrait la gorge. Il articula avec peine : « Seigneur, pardonne-moi toutes mes erreurs. Aide-moi, comme par le passé. J’ai compris, j’accepte la leçon. Je me suis enorgueilli et Tu as frappé plusieurs fois à ma porte, mais j’étais aveugle, sourd et muet ... » Il se mit à sangloter, en proie à d’amers regrets.

Dans les jours qui suivirent, 777 eut connaissance du résultat des analyses médicales : la brucellose, qui avait décimé son bétail, s’était aussi attaquée à lui. Le mal lui rongeait les vertèbres. Une thérapie sévère fut appliquée et la cessation de toute activité ordonnée sous peine de paraplégie. 777 mesurait combien les pensées et les paroles négatives étaient lourdes de conséquences. Tôt ou tard, la loi de relativité des causes à effets les renvoyait à leur auteur. Il avait souhaité la perte de son cheptel, il en payait le prix dans sa chair. À partir de ce jour, son terrain spirituel redevint perméable. 777 amorça une longue et dure remontée. Cependant, il devrait subir encore les retombées de ses écarts de conduite, car il avait laissé l'immoralité s'installer en lui, il l'avait servie et permis de se développer telle une mauvais plante, jusqu’à la dispersion de ses spores malsains autour de lui et dans sa propre famille. Il avait reconnu son adversaire et employa toute son énergie à se libérer de son joug. Sa guérison physique fut prompte, de même la cicatrisation de son âme. Malgré les mises en garde des médecins contre une paralysie probable, 777 reprit joyeusement ses activités sans se ménager, remettant tout entre les mains de son Dieu retrouvé. L’Éternel l’arma à nouveau de force, lui rappela sa mission, mais Il n’effaça pas pour autant son ardoise, car il est écrit que chacun devra payer pour chacune de ses fautes même si, par amour, Dieu permet le dénouement symbolique des nœuds karmiques lorsqu’ils sont trop pesants.

 

A suivre...

Jean-Baptiste