Déviation et correction - chapitre 11

Dans la lumière de 777
Roman pour la vie
par
Jean-Baptiste

Patriarches, prophètes du Très-Haut, apôtres, disciples, de même le grand roi David et son fils Salomon, dont se réclamait la lignée du Christ, tous ont chuté après avoir atteint un sommet spirituel dans leur jeunesse, et tous ont connu, ayant démérité, les affres de la descente aux enfers. Il n’en fut pas autrement de 777 qui, auréolé de gloire, finit par s’enorgueillir comme le fit celui-là même qu’il était venu combattre. Lucifer s’empara de ce vice pour confondre et perdre 777. Sournoisement, il lui fit prendre conscience de la frigidité de sa femme. Certes, en mari aimant, il lui avait fait trois enfants, mais son amour pour elle ne lui avait-il pas masqué la réalité ? Ne se refusait-elle pas de plus en plus souvent à ses avances, sous le prétexte d’un mal de tête ou d’une fatigue excessive ? Et cette passivité qu’elle affichait dans leurs étreintes les plus intimes ? Bonne mère, oui, mais une épouse ... Il lui donnerait la preuve irréfutable que sa femme ne l’aimait pas.
Il le fit à la faveur de la visite d’un nouveau couple d’amis. L’homme, il est vrai, avait tout pour plaire : beauté, aisance, intelligence, humour, charisme ... Le stéréotype parfait du séducteur. 777 comprit à quel point sa femme était troublée lorsqu’il vit son regard pétiller, ses joues s’allumer de feu, et qu’il entendit ses rires répondre aux propos charmeurs du visiteur. 777 pensa qu’il ne l’avait jamais vue aussi séduisante, aussi soucieuse de plaire et il en eut le cœur poignardé. Quinze années de vie commune, sans le moindre faux pas de part et d’autre, semblaient balayées d’un coup par cette cruelle évidence : sa femme était tombée amoureuse d’un autre homme, comme elle ne l’avait jamais été de lui. Cette passion naissante resta pourtant sans écho, car le couple d’amis repartit et ne revint plus. Mais elle avait ouvert une brèche dans le cœur de 777 et le poison de l’orgueil s’y déversa goutte à goutte.
Lucifer peaufina son œuvre.
Dans les semaines qui suivirent, la ferme devint un véritable carrefour de rendez-vous où se croisaient les chemins de la philosophie, de l’agrobiologie, de la politique et de l’écologie. 777 s’y donna à fond pour oublier son infortune conjugale. Tout absorbé par son travail, il ne vit rien
venir jusqu’au jour où, de retour d’un de ses nombreux déplacements que lui imposait son métier, il remarqua les traces laissées par une jeep sur les graviers de la cour. Il évoqua le boulanger qui venait livrer le pain. Il se tut dans un premier réflexe, mais le fait se reproduisant à intervalles réguliers, il n’y tint plus et en parla à son épouse. Celle-ci tenta de le rassurer, maladroitement, car elle laissa échapper ces mots terribles : « Que veux-tu, je n’ai que lui ! » Ce « lui » pesa lourd dans la balance de leur union, la froideur s’accentua dans le couple qui survécut quelque temps encore, plutôt mal que bien.
En dépit de ce chaos sentimental, 777 ne cessa pas ses relations de prières avec Dieu, mais leur teneur changea, sans qu’il s’en aperçût vraiment. D’actions de grâces, elles se firent demandes pressantes. La volonté de soumission céda la place aux envies égoïstes. C’est ainsi qu’une fin d’après-midi, à l’heure de la traite des vaches, alors qu’il ramenait son troupeau vers la ferme, il entra en méditation et, dans une fervente mais audacieuse prière, s’adressa à Dieu : « Seigneur, vois cette femme, et cette autre que je connais bien (il les nomma) ... À présent que mon couple est brisé, permets que je refasse ma vie avec l’une d’entre elles, que je puisse avoir une vraie épouse à mes côtés. Aide-moi, je Te prie, tourne leur cœur vers moi, que je connaisse à nouveau le bonheur et le plaisir. »
À cet instant précis, il entendit un sifflement dans l’air, comme le bruit d’un fléau d’armes lancé avec force et puissance par un chevalier invisible. Il s’arrêta net, interloqué, scruta le ciel, mais ne vit rien. Le bruit s’intensifiait de manière inquiétante, se rapprochant de plus en plus, et d’instinct, 777 leva le bras pour se protéger le visage. Un danger le menaçait sûrement, mais il ne pouvait l’identifier et il eut peur. Puis, soudain, ce fut le choc. Un choc violent, une douleur cuisante, qui le jeta au sol. 777 grimaça de peine. Son mollet, à l’endroit de l’impact, s’enflait et bleuissait. « Qu’était-ce donc ? Qui m’a frappé aussi brutalement ? » Il tenta de cerner l’origine de cette mystérieuse agression, mais l’esprit obscurci, il s’empêtra dans son raisonnement : « Un bâton que j’aurai accroché ? Non, c’est impossible ... Un serpent ? Oui, c’est cela, j’ai été mordu par un serpent. » Mais il n’y avait nulle trace de serpent ni de qui que ce fût à la ronde. L’éventualité d’une punition angélique effleura un moment sa conscience, cependant tel Pharaon dans les sept plaies de l’Égypte, il repoussa cette idée, car son cœur s’était endurci et c’est donc sans explication qu’il regagna la ferme, en rampant sur le ventre ... comme un serpent !
Épuisé, maugréant contre le sort maudit qui l’avait frappé, il fut conduit à l’hôpital le plus proche où l’on diagnostiqua une déchirure du muscle à la suite probable d’une glissade malencontreuse. Et qu’aurait-il pu dire ? Un mois de béquilles n’entama pas pour autant son moral. En fin de compte, il négligea les événements passés et rentra peu à peu dans la vie du « monde », comme la plupart des mortels, en abandonnant Dieu et sa mission première. Lucifer sortait victorieux de l’épreuve.
La femme de 777 se mit à fréquenter assidûment son fournisseur de pain, et 777, la femme de son fournisseur. Alors qu’il avait tout obtenu de Dieu, honneur, bonheur, fortune, enfants, réussi à vaincre ses travers, telle sa dépendance au tabac, voici qu’il oubliait tout et plongeait dans l’enfer de la désolation de la triste condition humaine. Il avait demandé le plaisir, il l’obtint de son nouveau maître auquel il s’était livré. Le diable pouvait danser, les pions étaient en place selon ses vœux.
777 fut surpris de la facilité avec laquelle il séduisit l’autre sexe. Il se remémora Ève et le serpent, le plus bel animal du jardin d’Éden, et pensa que les femmes de son époque n’avaient guère changé. À présent, lui aussi, par femmes interposées, devenait le jouet du serpent. Mais la partie de jeu n’était pas finie.
Un soir, rentrant plus tôt que prévu de son travail des champs, il surprit son épouse dans les bras de son amant, au beau milieu de la laiterie. Une douleur fulgurante lui perça la poitrine, le réduisant au silence. Il les observa un moment, puis se retira sans bruit. La coupe était pleine. Il monta en trombe dans sa chambre pour y préparer une valise. Devant les enfants médusés, il prétexta qu’il se sentait très fatigué, qu’il avait besoin d’air et qu’il descendait quelques jours vers le sud pour s’y reposer. Il demanda à son fils, en âge de le remplacer, de s’occuper de la ferme en son absence et aux deux filles de seconder leur mère dans les tâches ménagères, car c’était la période des vacances. Il sortit sa voiture et disparut. Il roula des heures durant, obsédé par ce qu’il avait vu dans la laiterie. Quel gâchis ! Plus rien ne comptait. Il ne pouvait concevoir d’avoir été trahi. Mais, après tout, n’avait-il pas hâté la ruine de son couple par sa propre inconduite ? Tout se bousculait dans sa tête. Pourquoi l’homme suivait-il si volontiers les voies de la détresse ? Pourquoi se tournait-il vers de stupides illusions ? Il commençait à trop réfléchir, « l’autre » veillait. Il fallait mettre un terme à ces cogitations dangereuses, éviter que le remords s’installe. La tentation prit les traits d’une auto-stoppeuse. 777 hésita. Ce qu’il venait de vivre ne l’incitait guère à voyager en compagnie, aussi charmante fût-elle. Il s’arrêta pourtant. La fille était jolie. Professeur, d’origine arabe, elle s’exprimait en un français impeccable. La conversation, d’abord assez conventionnelle, prit très vite une tournure plus agréable, teintée d’échanges culturels, et 777 dut admettre en son for intérieur que, finalement, ce covoiturage présentait de bons côtés. Le soir venu, ils descendirent dans le même hôtel et partagèrent le même lit, mais les antidépresseurs et les somnifères dont 777 se nourrissait depuis sa déconvenue conjugale eurent raison de sa virilité et ils durent se satisfaire de ce simple rapprochement providentiel pour réchauffer leurs deux solitudes. Ils restèrent ensemble quelques jours, puis la belle voyageuse le quitta pour rejoindre Paris. Il la laissa, car en campagnard de longue souche, il n’aimait pas les grandes cités ni leurs banlieues. Il poussa plus avant vers le sud tout en se rappelant les paroles que l’étrangère avait murmurées avant de partir : « Tu es méchant. » Il l’avait regardée sans comprendre. « Tu es méchant », avait-elle repris les yeux mouillés, « parce que tu es trop gentil. » Plus tard dans sa vie, d’autres lui diraient qu’il perdait ses compagnes les unes après les autres par excès de bonté envers elles.
Tandis qu’il roulait, un mauvais pressentiment le surprit. Il le chassa, s’efforçant de ne voir que le paysage filant sur les bords du chemin. Il ignorait qu’à cet instant, sa femme faisait une tentative de suicide. La nuit venue, il n’alla pas à l’hôtel et déploya sa tente dans un coin de nature protégé. Une retraite dans le calme crépusculaire lui seyait plus que la promiscuité des terrains de camping. Il trouva son sommeil grâce aux somnifères, mais il fut vite réveillé par un étrange frôlement sur la toile. La tête lourde et les membres amollis, seul, se sentant physiquement amoindri, il prit peur, car la paix de sa conscience l’avait quitté. Le frôlement persistait, alors avec la lenteur d’un caméléon, il baissa la tirette du panneau d’ouverture et se retrouva, sous le clair de lune, nez à nez avec une énorme grenouille qui le fixait sans broncher. Il sourit de sa méprise, mais son sourire s’évapora devant l’incroyable. Gonflant le cou, le batracien semblait lui lancer un appel muet, les contours de sa bouche humide tremblaient, sa langue visqueuse se creusait, ondulait telle une vague, comme s’il voulait articuler au prix de gros efforts, puis, tout à coup l’animal se tassa et vomit des sons rauques qui n’avaient rien d’un coassement mais prenaient la forme de mots parfaitement distincts : « C’est moi ... ta femme ... Pardonne-moi, pardonne-moi ... » Pétrifié, 777 eut juste le réflexe de refermer la tente. Il passa le reste de la nuit à ressasser les derniers événements. Aveuglé spirituellement, il eut peine à saisir le pourquoi des choses et conclut que tout, absolument tout pouvait lui arriver. Pensez donc : une grenouille qui parlait !À suivre..

Jean-Baptiste