Découverte de l’agrobiologie
Et début d’un sommet spirituel

Chapitre VI

La tranquillité relative dont put jouir 777, jumelée au soulagement qu’éprouvèrent ses parents à son retour d’un service militaire particulièrement pénible, ne dura guère. 777 avait, en effet, entrepris d’organiser la reprise de la ferme et, déjà, des idées révolutionnaires s’emparaient de lui : l’heure du changement avait sonné, le secteur de l’agroalimentaire devait entrer en mutation, des voix commençaient à s’élever dans le pays et au-dehors pour une agriculture plus douce, plus proche de ses origines. 777 en percevait tous les tenants et aboutissants. Il savait que cette agriculture là, aussi appelée agrobiologie, était le meilleur moyen de participer à la post-création et il voulait en être l’un des acteurs. C’était ignorer le caractère intraitable du père qui, las mais aigri et incrédule, ne lui facilita pas les choses.

A la même époque, il fit la connaissance de celle qu’il allait épouser. Son mariage ne durerait pas cependant, car sa forte personnalité et son magnétisme peu banal en feraient un marginal et lui attireraient presque toujours la suspicion ou la désapprobation de ses contemporains. On le qualifierait d’insaisissable. Insaisissable dans ses comportements, ses réflexions, ses analyses, ses intuitions, ses intentions. Il serait l’homme des extrêmes : celui que l’on aime ou que l’on déteste, mais qui ne laisse pas indifférent. Très vite, il serait « fiché » par le système comme extrémiste et sectaire. Rares seraient ceux qui le reconnaîtraient comme un messager de secours spirituel, un envoyé du ciel qui, à l’instar d’Elie, de Jean-Baptiste ou de l’Etranger, tous mus par le même esprit, aurait pour mission de rappeler où se trouve la voie qui mène au Royaume du Christ à une humanité qui s’était fourvoyée en clouant sur le bois du supplice Celui qui lui apportait cependant le salut. Mais le plan d’amour de Dieu ne s’arrêtait pas à ce geste sacrilège des hommes envers Son Juste. Une phase de rattrapage était prévue, une nouvelle possibilité de réflexion apte à ramener les brebis perdues vers la Lumière. Car les ténèbres ont envahi la terre et le Jugement a commencé. Les premières incarnations virginales ont cessé, ceux qui naissent aujourd’hui sont chargés des karmas de leurs vies antérieures. Le cérébral a supplanté l’intuition, ce qui explique que des enfants en bas-âge sont plus doués pour les nouvelles technologies que leurs aînés. La maturation de la matière dense s’est accentuée et la révolution du système planétaire s’accélère. L’incommensurable entonnoir de la désintégration de la matière « trop » dense qui entoure la couronne de la création est entré dans une phase active où tout ce qui ne s’élèvera pas spirituellement sera absorbé en vue de la décomposition et de la destruction finale. En continuation de l’œuvre du Christ et comme l’étranger des années 30, le fils de l’Homme devrait annoncer à ses contemporains les douleurs de l’enfantement qu’ils auraient à endurer avant d’avoir accès au monde nouveau.

Toutefois, l’action de 777 serait une action terrestre et non spirituelle comme celle de Jésus. Bien que venant des hautes sphères, il lui faudrait descendre jusqu’à la matière dense du monde réel pour vivre dans son cœur et dans sa chair toutes les souffrances des hommes par ses propres écueils. Sa vie serait difficile, les tentations multiples, et il y céderait lui aussi, comme tout un chacun. Il aurait à mener constamment le combat entre le bien et le mal. Et c’est seulement après avoir goûté l’amertume de la vie qu’il se révélerait. Il lui faudrait admettre, et ses proches avec lui, que son temps d’apprentissage ne serait pas celui d’un saint ! Et c’est précisément ce trait commun à tout mortel qu’on lui reprocherait ! Son passé paraîtrait trop obscur et cela lui vaudrait toutes sortes d’oppositions, y compris et surtout au sein de sa famille. D’aucuns - issus parfois d’une époque lointaine - dont le rôle serait de le soutenir dans sa mission, lui feraient défaut. Quelques-uns seulement lui apporteraient une aide réelle. Hérodias et Salomé feraient ainsi partie intime de sa vie contemporaine. Toutes deux, mère et fille voici deux mille ans, de caractère assez semblable, adopteraient néanmoins à son égard un comportement diamétralement opposé. Toutes deux seraient appelées à dénouer un lourd karma face à cet homme dont elles avaient réclamé la tête et qui leur apparaîtrait désormais comme une pierre d’achoppement.

777 donc décida de changer de cap. L’agriculture traditionnelle dite « chimiquée » lui paraissait dépassée. Il avait entendu parler d’agriculture biologique et son intuition lui dicta sa conduite. Il alla voir dans les pays voisins ce qui se pratiquait dans le genre bio. Le résultat de ses investigations conforta son sentiment qu’il devait se tourner vers cette technique de travail ; sa ferme fut reconvertie rapidement et les multiples essais qu’il fit démontrèrent le bien-fondé de sa nouvelle orientation. Les médias se saisirent de « l’aubaine ». La popularité de 777 ne fit que croître, il fit la une des journaux, le sujet d’une émission d’une chaîne de télévision. Dans le même temps, il fut pris d’une soif de connaissances : il voulait tout savoir sur tout ! Il s’adonna ainsi à la lecture effrénée d’ouvrages en tous genres, portant tantôt sur la philosophie, tantôt sur la religion, les Saintes Ecritures ou encore l’ésotérisme, le supranormal, les ovnis, sans oublier la culture biologique. Mais la gloire a son revers : sa réussite attisa la jalousie de beaucoup qui se mirent à semer des cailloux sur son chemin pour mieux le faire tomber. Les pneus de sa voiture et de son tracteur furent crevés, les barrières de ses pâtures régulièrement ouvertes, plusieurs de ses bovins retrouvés morts de manière inexplicable. Son succès appela les médisances de voisins envieux, de cadres moqueurs qui « voyaient » d’un mauvais œil ce « bouseux » non diplômé gravir aussi facilement des échelons qui, à leur estime, leur étaient réservés. Les lobbies médicaux, phytopharmaceutiques et d’engrais chimiques ne l’épargnèrent pas non plus. Mais fallait-il s’en étonner ? N’était-ce pas la conséquence logique de sa dualité ? Son magnétisme dérangeait ou captivait.

Sa popularité grandissait cependant tandis que sa famille était, aux yeux de beaucoup, un modèle à suivre. Sa femme se révélait être une bonne mère pour leurs trois enfants et le secondait très bien dans ses activités. Des contacts s’établirent de plus en plus et c’est ainsi qu’un groupement de laïcs vint, une année, durant les vacances scolaires, séjourner sous tentes sur ses terres.

Le soir du dernier jour, un souper d’adieu fut organisé par le mouvement. Si l’atmosphère était aux chansons et aux rires, le repas se termina par le recueillement et la prière. Le pasteur, qui dirigeait le camp, avait sympathisé avec son hôte, tous deux s’étaient entretenus dans de longues conversations d’ordre existentiel et puis, sans que 777 sût trop pourquoi, l’homme de Dieu lui avait imposé les mains. Il en avait éprouvé un léger trouble, vite dissipé par les réalités quotidiennes. Pourtant, quelques jours plus tard, alors qu’il se levait matin, il se sentit bizarrement différent : quelque chose de neuf l’habitait, qui lui apportait un bien-être inhabituel, et ce quelque chose lui parlait, comme si quelqu’un s’était tapi au plus profond de lui-même, et il se mit tout naturellement à lui répondre dans une langue qu’il ne comprenait pas et qui se modulait tel un chant. Il était rempli de joie, de force, d’assurance. Il avait l’impression d’être un dieu. Le Christ était en lui, il en était sûr. A partir de cet instant, ce ne fut plus 777 qui pensa, parla, décida, mais bien Celui qui l’animait désormais et le transformait, l’appelant à connaître un sommet spirituel. A partir de cet instant, le mal n’eut plus prise sur lui ; ses pensées furent triées dès leur émergence, tel le bon grain de l’ivraie et, paradoxe, cette « possession », loin de l’asservir, lui procura un sentiment de liberté comme il n’en avait jamais connu. A partir de cet instant, son évolution spirituelle alla de pair avec son évolution professionnelle. Tout devenait offrande et prière d’action de grâce. Cela se traduisit dans les faits par une réussite totale de ce qu’il entreprenait face à la défaite tout aussi totale de ses opposants. Il devint un des leaders des agrobiologistes et le rassembleur des idées religieuses par trop dispersées à son goût. Il tint réunion sur réunion, conférence sur conférence. Il troublait, dérangeait, mais jamais ne laissait indifférent. Son amour pour le prochain était son moteur journalier et le service aux autres, une nécessité à laquelle il se soumettait avec bonheur et gratitude.

Durant cette période, il vit disparaître un à un, dans des morts étranges, ceux qui lui avaient nui ; il n’en éprouvait aucun plaisir. Il redoubla d’ardeur au travail, passant certaines nuits à la tâche sans en ressentir aucune fatigue. Christ était en lui et il conversait avec Lui, à tout propos. Ces dialogues privilégiés lui apportaient la prescience de ce qu’il fallait faire, et même s’il sortait sa faucheuse par temps de pluie, sous les regards goguenards des fermiers du coin, il savait qu’il ferait soleil quand il arriverait sur le champ. Un jour qu’il descendait du grenier à grains, un sac sur le dos et en communion de prière, deux avions de la force aérienne d’une base proche rasèrent le toit de la ferme dans un bruit assourdissant. Les deux importuns volants avaient tiré 777 de sa méditation et il en fut tout irrité. Au moment où il jetait un regard courroucé vers les pilotes, les moteurs des avions se mirent à hoqueter avant de s’arrêter tout net. « Non, Seigneur, non ! » s’écria 777 horrifié. Alors, à la seconde même, les deux réacteurs se remirent en marche. 777 se découvrit ainsi des pouvoirs insoupçonnés, se surprenant à lire dans la pensée des gens, de jour comme de nuit, et bien vite, il entra dans une phase de songes révélateurs sur l’avenir de l’humanité et sur son devenir personnel.

A suivre...

Jean-Baptiste