Dans la lumière de 777
Roman pour la Vie par Jean-Baptiste

Chapitre V

La destinée tragique de ses amis miliciens"Vous, là, le grand blond, gardez votre sourire en poche ! On n'est pas là pour s'amuser." Sourcils froncés sous son béret rouge, menton levé, à la recherche de la moindre faille, le sergent scrutait les recrues d'un oeil peu amène. Il en avait vu défiler des jeunes gens, des mal dégrossis, des mous, des "caïds" de cours de récré, des intellos pétris de rêves, des freluquets aux mains de femme, ou des gars de la campagne, aux bras solides. Ceux-là n’avaient pas été élevés dans du coton et ne redoutaient pas le service militaire, mais sous leur air placide, ils avaient vite pris la mesure de leur instructeur, tout comme ce gaillard aux larges épaules qu'il venait d'apostropher. Le sergent pensa qu’il aurait vite fait de les mater tous, il leur apprendrait à puiser en eux la force d'aller jusqu'au bout et même au-delà, il leur forgerait des muscles et un mental d'acier. Il n’y avait pas de place pour les faiblards dans ce corps d’élite auquel il vouait sa vie. Il saurait susciter en eux le meilleur : un mélange de bravoure, de dignité et de fraternité. Bref, il en ferait des hommes, et cette perspective rassurante lui fit lever le menton un degré plus haut.

C’est ainsi que 777 fit son entrée parmi les parachutistes, l'accueil qu'il venait de subir présageait bien la rigueur des jours à venir. Il n'avait pas choisi la facilité, par tempérament ; il ne serait pas déçu.

Après quatre mois d'entraînement intensif au sein de cette formation, il commença à souffrir d'un affaissement des pieds, provoqué sans doute par les nombreuses marches et courses en tenue de combat, de jour comme de nuit. Il refusa d’abord d’en parler mais le mal s’accentua au fil des semaines et il dut se résoudre bien malgré lui et peu de temps avant la remise des bérets à rejoindre l'infirmerie qui l'envoya à l'hôpital militaire. On lui fit porter des semelles orthopédiques et on le transféra dans une autre caserne où il fut affecté au mess des officiers. Cet incident le blessa dans son amour-propre: il se retrouvait une fois de plus sans distinction honorifique.Tant de peine, tant de sueur pour servir finalement de larbin à des gradés ! Sa déconvenue passée, il s'adapta pourtant sans trop de mal à sa nouvelle vie, passant de l'enfer des entraînements à un confort inespéré.

Entre-temps, son peloton s'était envolé pour l'Allemagne en vue d' y effectuer les premiers sauts en parachute et il lui tardait d’avoir des nouvelles. Et elles arrivèrent, comme un coup de tonnerre en pleine sieste.

Tout en apportant une tasse de café brûlant à son colonel, 777 pensait à l'angoisse que devaient ressentir ses camarades devant le vide. Au moment où il frappait à la porte de l’officier, la sonnerie du téléphone retentit. Il attendit quelques instants qu'on le priât d'entrer mais n'obtenant pas de réponse, il se résolut à devancer la permission. Le colonel lui fit signe de s'asseoir.

Ses traits semblaient figés, seule sa mâchoire qui se contractait, trahissait un désarroi. Il tendit le bras pour prendre un stylo et une feuille de papier, d'un geste mécanique, et se mit à écrire comme un automate des mots qu'il répétait à voix haute :"liste ... victimes ... catastrophe aérienne". 777 restait planté avec son plateau et son café fumant, au milieu du bureau. Il entendit le nom de la première victime citée : c’était son ami d'enfance, celui qui l'avait incité à entrer aux parachutistes. Son sang se glaça et tout se bouscula dans sa tête tandis que d'autres noms, tous de copains, tombaient inexorablement par dizaines, couchés sur ce maudit papier par un colonel à la gorge serrée, qui osait à peine le regarder.

777 lâcha son plateau, le café s'épandit sur le parquet ; il regarda fixement la tache s’élargir comme s’il y lisait la confirmation du tragique destin de ses camarades. Des larmes roulaient sur ses joues. Tout son peloton avait disparu dans une mort atroce. Il tomba à genoux sur le sol, se mit à ramasser les débris de la tasse, essayant de se concentrer sur ce geste banal pour se soustraire à la terrible nouvelle, mais le colonel le releva amicalement en le priant de faire silence sur ce qui s'était passé : l’annonce du drame viendrait bien assez tôt pour les malheureuses familles des disparus.

Les jours suivants, 777 apprit les circonstances de l'accident, chaque détail dépassant en horreur ce qu'il aurait pu imaginer. Il termina son service en solitaire, le coeur et l'âme meurtris au fer rouge par ce souvenir douloureux. "Pourquoi, mon Dieu, pourquoi eux et pas moi ?" se répétait-il inlassablement, presque honteux d'être encore en vie. Une erreur de pilotage lui avait ravi une part de sa jeunesse et c'est un autre homme qui rentra au bercail quelques semaines plus tard. Il y retrouva des parents fatigués du métier mais heureux de revoir leur fils sain et sauf.

A suivre...

Jean-Baptiste