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Laccident du père - chapitre 4 Roman pour la Vie
par Jean-Baptiste
Quand il sortit de son isolement méditatif,
le soleil couchant teintait l'horizon de mille stries roses. Tout
était douceur, harmonie, paix et la vision de ce spectacle
grandiose l'inonda d'un bonheur infini. Il avait reçu la Force.
Il la sentait désormais vivre en lui. Plus rien ne serait pareil,
mais long était le chemin qu'il lui restait à parcourir,
car il n'échappait pas aux faiblesses qui asservissent généralement
les humains. Ainsi il pensait bien cesser de fumer, une habitude néfaste
qu'il avait amorcée au petit séminaire en compensation
de ses multiples déboires, mais cette intention suivait le
même parcours que les volutes de ses cigarettes. Demain peut-être,
se disait-il. Le temps passa, sans grand remou dans sa vie d'étudiant
et puis, un matin, alors que le troisième trimestre de sa dernière
année scolaire était entamé et quil accomplissait
avec succès ses stages pratiques, il fut appelé chez
le "boss". Celui-ci, un homme robuste que tous craignaient
mais admiraient, se tenait assis derrière son bureau en noyer
massif. Tête penchée vers un dossier qui faisait tache
sur la patine du bois, il ne laissait voir de son crâne que
sa large tonsure luisante auréolée de cheveux gris.
Des petits poils drus sortaient de ses oreilles épaisses, et
777 ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil dans le miroir
du mur opposé, évaluant ses propres traits comme pour
se rassurer de ne pas partager pareille laideur. "T'as pas fini
"grand nez" de te reluquer dans mon miroir ...? " 777
sentit le sang lui monter aux joues. Le boss sourit, il le faisait
rarement, car son sourire ressemblait à une grimace. "Le
plein dans le mille !" ajouta-t-il. "Tu rougis comme une
gonzesse. Regarde-moi bien. Que vois-tu ? L' homme le plus laid de
la terre. Pourtant, ils ont tous peur de moi et personne n'oserait
se moquer ... Sauf ma femme!" Il fit une pause, attendant une
hypothétique réaction. "Toi, tu es complexé
à cause de ton nez et de tes grandes oreilles." 777 rougit
de plus belle. "Ecoute bien, tous ceux qui te regardent ont quelque
chose de vilain à cacher, soit un défaut physique, soit
une tare interne. Si tu les imagines tout nus sur le pot du w-c, tu
pourras enfin te croire aussi beau qu'eux!" Ce fut la dernière
leçon qu'il lui fit, mais elle porta ultérieurement
ses fruits. Le visage du boss se fit plus grave et sa voix baissa
d'un ton. "Bon, à présent, tu vas faire tes valises.
Tu rentres chez toi. Ta mère a besoin de toi à la ferme." 777 l'interrogeait du regard. "Ton père
vient d'avoir un accident." lui dit le boss en plongeant ses
yeux compatissants dans les siens. Et devant le silence toujours plus
interrogatif de 777, il ajouta sur un ton expéditif comme pour
conjurer le sort : « Les médecins ne lui laissent que
peu de chance. » Arrivé dans l'aire de la grange, il ne put que
constater les énormes changements qui s'étaient opérés
durant son absence, à commencer par « cette idée
saugrenue » de laisser les veaux en liberté! La moutarde
lui monta au nez. On l'avait peut-être "enterré"
un peu trop vite. Il s'approcha de son fils, en le toisant d'un oeil
mauvais et hautain : "Vous n'allez pas croire, mon ami, que vous
allez tout chambouler ici ! Mais, comme je le vois, c'est chose faite
!" Il leva sa lourde main pour frapper son fils, comme il l'avait
fait en d'autres occasions, mais cette fois, son geste fut arrêté
net par la poigne vigoureuse de 777 qui lui ramena lentement son bras
le long du corps tout en articulant avec détermination : "Plus
jamais tu ne lèveras la main sur moi, plus jamais !" Le
père blêmit, ses yeux s'enflammèrent d'une lueur
étrange était-ce résignation, haine ou
étonnement davoir affaire non plus à un gamin
mais à un homme ? Lépreuve les avait modelés
tous les deux mais non rapprochés par le cur. 777 desserra
son étreinte. Il ny eut plus un mot, juste limpression
dun fossé qui se creusait davantage. 777 avait remporté
la victoire, mais une victoire au goût amer. Il n'avait rien
voulu démontrer, il souhaitait simplement partager ses idées,
discuter de ses projets avec un père qui avait toujours préféré
la domination au dialogue et qui s'éloignait à présent,
la rancoeur collée au ventre. A suivre... Jean-Baptiste |