L’accident du père - chapitre 4

Roman pour la Vie par Jean-Baptiste


Dans l'enceinte de l'école où il suivait parallèlement deux formations, l'une d'éducateur, l'autre de gymnaste, se dressaient les ruines d' une ancienne abbaye épargnée par les révolutionnaires et de laquelle seule une partie avait été sauvegardée. Après l'expérience qu'il venait de vivre, 777 s'était réfugié au coeur de ces témoins de l'histoire. Le caractère paisible du lieu appelait à la méditation et il s'y était arrêté durant de longs moments, essayant d'obtenir réponse à cette question qui le taraudait : "Pourquoi, pourquoi ?" Il voulait comprendre, et cette soif de savoir l'amena tout naturellement à prier. C'était une prière de supplication qui s'élevait du plus profond de son être, reléguant à l'arrière-plan les préoccupations futiles propres à la jeunesse. Cette prière n'était pas une simple formulation, elle le transformait jusqu'aux plus infimes parcelles de son âme, lui apportant la certitude de sa destinée et, soudain, son coeur explosa d'une joie intense : il venait de se tourner vers Celui qui encore et toujours le "passerait par le creuset", l'affinerait jusqu'à la soumission parfaite à l'Être Suprême.

Quand il sortit de son isolement méditatif, le soleil couchant teintait l'horizon de mille stries roses. Tout était douceur, harmonie, paix et la vision de ce spectacle grandiose l'inonda d'un bonheur infini. Il avait reçu la Force. Il la sentait désormais vivre en lui. Plus rien ne serait pareil, mais long était le chemin qu'il lui restait à parcourir, car il n'échappait pas aux faiblesses qui asservissent généralement les humains. Ainsi il pensait bien cesser de fumer, une habitude néfaste qu'il avait amorcée au petit séminaire en compensation de ses multiples déboires, mais cette intention suivait le même parcours que les volutes de ses cigarettes. Demain peut-être, se disait-il.

Le temps passa, sans grand remou dans sa vie d'étudiant et puis, un matin, alors que le troisième trimestre de sa dernière année scolaire était entamé et qu’il accomplissait avec succès ses stages pratiques, il fut appelé chez le "boss". Celui-ci, un homme robuste que tous craignaient mais admiraient, se tenait assis derrière son bureau en noyer massif. Tête penchée vers un dossier qui faisait tache sur la patine du bois, il ne laissait voir de son crâne que sa large tonsure luisante auréolée de cheveux gris. Des petits poils drus sortaient de ses oreilles épaisses, et 777 ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil dans le miroir du mur opposé, évaluant ses propres traits comme pour se rassurer de ne pas partager pareille laideur. "T'as pas fini "grand nez" de te reluquer dans mon miroir ...? " 777 sentit le sang lui monter aux joues. Le boss sourit, il le faisait rarement, car son sourire ressemblait à une grimace. "Le plein dans le mille !" ajouta-t-il. "Tu rougis comme une gonzesse. Regarde-moi bien. Que vois-tu ? L' homme le plus laid de la terre. Pourtant, ils ont tous peur de moi et personne n'oserait se moquer ... Sauf ma femme!" Il fit une pause, attendant une hypothétique réaction. "Toi, tu es complexé à cause de ton nez et de tes grandes oreilles." 777 rougit de plus belle. "Ecoute bien, tous ceux qui te regardent ont quelque chose de vilain à cacher, soit un défaut physique, soit une tare interne. Si tu les imagines tout nus sur le pot du w-c, tu pourras enfin te croire aussi beau qu'eux!" Ce fut la dernière leçon qu'il lui fit, mais elle porta ultérieurement ses fruits.

Le visage du boss se fit plus grave et sa voix baissa d'un ton. "Bon, à présent, tu vas faire tes valises. Tu rentres chez toi. Ta mère a besoin de toi à la ferme."

777 l'interrogeait du regard. "Ton père vient d'avoir un accident." lui dit le boss en plongeant ses yeux compatissants dans les siens. Et devant le silence toujours plus interrogatif de 777, il ajouta sur un ton expéditif comme pour conjurer le sort : « Les médecins ne lui laissent que peu de chance. »
Ces mots résonnaient dans la tête de 777 tandis qu'il faisait sa valise à la hâte et de brefs adieux à ses camarades. Il enfourcha sa bicyclette et sur le trajet du retour qu'il connaissait dans ses moindres détails pour l'avoir fait chaque semaine durant trois ans et par n'importe quel temps, il médita sur ce nouveau coup du sort qui le frappait à deux mois d'un diplôme qu'il ne décrocherait jamais. Il se retrouvait, à l'aube de sa vie d'adulte, sans réelle qualification. Ironie du destin pour celui qui, plus tard, deviendrait parlementaire. À chaque coup de pédale, la même question l'assaillait : "Pourquoi, pourquoi, mon Dieu, me forges-tu ainsi ? À quel but, à quelle fin ?" Il arriva chez lui au bout de deux heures, tout essoufflé. Là, sa mère lui donna quelques explications sur l'accident. "Ton père est tombé du fenil et s'est fracturé trois cervicales ; il ne pourra plus jamais travailler." Ces paroles sonnèrent le glas de ses études. Il était à présent le seul homme de la maison. Son père ne rentrerait pas et si, par chance, il revenait, ce serait dans une chaise roulante, les médecins avaient été clairs là-dessus. C'est donc avec un sens aigu du devoir qu'il troqua son short et ses baskets contre une salopette qui ne le quitterait plus avant longtemps. Il ne fut pas embarrassé de reprendre le travail de la ferme, habitué depuis son enfance à donner un coup de main sur les champs et dans les étables, durant les congés et vacances scolaires. L'éducation des fils de fermiers passait par là. Avec l'enthousiasme de la jeunesse, il eut vite fait de réorganiser les travaux. Entre autres nouveautés, il laissa courir les veaux et les porcs en stabulation libre. La direction des affaires lui plaisait, il se sentait utile et, pour la première fois, entièrement libre de ses initiatives. Durant des semaines, le père resta cloué sur son lit d'hôpital, prisonnier d'une coquille de plâtre qui lui meurtrissait le dos. 777 lui rendait visite régulièrement, lui brossant un tableau sommaire de ses activités mais ne pipant mot sur les transformations qu'il avait apportées à l'exploitation. Il était inutile de le tourmenter pour si peu, pensait-il, surtout en ces heures graves et douloureuses qu'il lui restait à vivre, selon le sombre pronostic du corps médical. Mais c'était là sous-estimer la volonté opiniâtre de cet homme rude qui survécut contre toute attente : il revint donc à la ferme, bien planté sur ses pieds, et son retour ne se fit pas sans heurt.

Arrivé dans l'aire de la grange, il ne put que constater les énormes changements qui s'étaient opérés durant son absence, à commencer par « cette idée saugrenue » de laisser les veaux en liberté! La moutarde lui monta au nez. On l'avait peut-être "enterré" un peu trop vite. Il s'approcha de son fils, en le toisant d'un oeil mauvais et hautain : "Vous n'allez pas croire, mon ami, que vous allez tout chambouler ici ! Mais, comme je le vois, c'est chose faite !" Il leva sa lourde main pour frapper son fils, comme il l'avait fait en d'autres occasions, mais cette fois, son geste fut arrêté net par la poigne vigoureuse de 777 qui lui ramena lentement son bras le long du corps tout en articulant avec détermination : "Plus jamais tu ne lèveras la main sur moi, plus jamais !" Le père blêmit, ses yeux s'enflammèrent d'une lueur étrange – était-ce résignation, haine ou étonnement d’avoir affaire non plus à un gamin mais à un homme ? L’épreuve les avait modelés tous les deux mais non rapprochés par le cœur. 777 desserra son étreinte. Il n’y eut plus un mot, juste l’impression d’un fossé qui se creusait davantage. 777 avait remporté la victoire, mais une victoire au goût amer. Il n'avait rien voulu démontrer, il souhaitait simplement partager ses idées, discuter de ses projets avec un père qui avait toujours préféré la domination au dialogue et qui s'éloignait à présent, la rancoeur collée au ventre.

A suivre...

Jean-Baptiste