Chapitre 3

À 17 ans, quel qu'en soit le prix, on ne veut pas mourir.

Ses 17 ans fleurissaient et il commençait à se sentir bien dans sa peau ; à défaut de pouvoir affirmer que tout allait pour le mieux, il s'était aguerri et rapproché, croyait-il, du but à atteindre : être son propre maître. L'avenir lui ôterait cette illusion, sa "mission" l'obligeant à se soumettre envers et contre tout à Dieu, le Maître suprême.

En ceci réside le grand paradoxe pour les hommes : jusqu'au jour de l'établissement du règne du Christ sur la terre, la nature humaine est assujettie - sa création n'étant pas parachevée - soit à l'esprit des ténèbres, soit à l'Esprit saint. Il n'y a pas d'alternative, pas de "juste milieu", pas de terrain "neutre". Les trois quarts des habitants de la terre ont déjà fait leur choix d'assujettissement !

Ce matin-là, alors qu'il assistait à un cours de pédagogie, il fut pris subitement d'un profond malaise.
La voix de l'enseignant se perdit en écho tandis qu'il s'excusait et quittait la classe, habité par un mal-être indescriptible. Il traversa le couloir qui le séparait de l'infirmerie avec la démarche lente et mesurée d'un pénitent. Il atteignit la porte vitrée de la permanence de soins mais il ne l'ouvrit pas, une certitude venait de s'emparer de lui : il allait mourir et personne ne pourrait rien pour lui ! Sa poitrine commençait à le faire souffrir, le moindre effort l'essoufflait. Il aperçut sur sa gauche l'ouverture donnant sur la cour extérieure, sur sa droite l'escalier des chambrées. Il hésita, mais l'envie irrésistible de voir la lumière du jour le poussa vers la cour. Il l'atteignit à grand-peine. Dehors, de rares cumulus glissaient sur le bleu du ciel comme de frêles voiliers sur une mer étale. Il huma l'air à pleins poumons, persuadé que ce pur bonheur lui était donné pour l'ultime fois. Il fixa le soleil, mais la piqûre du disque incandescent l'obligea à baisser les yeux. Il se détourna et prit l'escalier des chambrées. Son ascension lui parut interminable. Ses forces l'abandonnaient un peu plus à chaque marche, ses jambes se dérobaient sous lui et il dut s'agripper aux murs et aux pilastres du grenier-dortoir pour ne pas tomber. Trempé de sueur, il arriva enfin au pied de son lit et s'y effondra. L'angoisse le submergea et, de nouveau, la certitude que personne ne pourrait le tirer de là. Il porta sa main droite sur son coeur : "Pourquoi devrais-je mourir?"se dit-il comme pour se rassurer. "On ne meurt pas à 17 ans. Et de plus, je ne suis pas malade." Il obliqua des yeux vers sa montre et en fixa les aiguilles comme pour se raccrocher à une réalité familière qui le maintiendrait éveillé, mais ses membres s'engourdissaient et cette anesthésie progressive finit par l'envelopper comme un linceul. Les battements de son coeur se firent plus sourds, plus lents, pareils à un gong appelant à une offrande, l'offrande de sa vie à lui, mais pour qui, pour quoi ? "Je ne veux pas crever"hurla-t-il au tréfonds de son âme. Ce fut son souffle qui le lâcha en premier. Il fut pleinement conscient qu'il s'était arrêté de respirer et cela le plongea dans l'horreur la plus totale. Singulièrement pourtant, le manque d'air ne le faisait pas souffrir outre mesure. Son coeur continuait à battre mais avec une retenue accrue. Et soudain, il s'arrêta. Plus rien. Le vide. Alors il voulut crier sa révolte : "Non, je ne suis pas mort, ce n'est pas possible. Nom de D... On ne crève pas à 17 ans! C'est un cauchemar, oui c'est un cauchemar et je vais me réveiller."Mais son cri ne produisit aucun son. Il tenta un mouvement du pied. "Je veux bouger mon gros orteil" se dit-il, "le droit, oui c'est cela, le droit." Il rassembla toute sa volonté dans ce simple geste, mais son corps demeura inerte. Il fit une autre tentative. En vain. Il perçut au loin la voix de ses compagnons de classe sortant du cours. "Je vais les appeler, ils viendront m'aider" pensa-t-il avec un regain d'espoir. Cette fois encore, sa langue qui lui collait au palais ignora son ordre. Alors une étrange musique, semblable à une sirène d'ambulance, lui emplit la tête jusqu'à atteindre un rythme infernal. Il se sentit tomber en vrille. S'avouant son impuissance, il cessa de lutter, cédant à cette force mystérieuse qui lui ôtait sa vie ! Bizarrement, l'étau d'angoisse se desserra au rythme de son abandon. Ses fonctions respiratoires et cardiaques l'avaient abandonné, il ne pouvait plus ni se mouvoir ni parler et, néanmoins, s'il était mort, il était un mort qui entendait, voyait et pensait. Peu à peu, la sirène qui lui martelait les tympans disparut et, au même instant, il fut soumis à un phénomène surprenant. Alors qu'un fin brouillard lui masquait les choses sans pour autant lui enlever toute perception, l'incroyable se produisit : l'opacité des objets et des matériaux fondit et tout devint translucide. "Mais ... je vois ... je vois au travers des murs et du plafond!" se dit-il avec stupeur tandis qu'une nouvelle sensation s'emparait de lui. Ce fut d'abord un léger picotement, qui s'intensifia ensuite jusqu'à devenir intolérable, comme si des millions d'aiguilles lui transperçaient tout le corps. Ce n'était pas assez d'être mort, il fallait encore souffrir !

Il eut à peine le temps de se rebeller car, très vite, il comprit que ces piqûres partaient de l'intérieur, s'échappaient de tous les pores de sa peau, comme aspirées par le haut, et il sut qu'une partie de lui-même s'extirpait de son corps physique et que son esprit quittait son enveloppe charnelle. En peu de temps, il fut complètement libéré et commença à s'élever dans l'air dans la position d'un gisant. Il jeta un rapide regard vers le bas et il vit sur son lit une forme immobile qui lui ressemblait. Il continuait d'entendre la voix de ses copains de classe mais il ne se préoccupait plus de les appeler, sachant que c'était inutile. Il se laissa porter plus haut, vers ce ciel qui le happait. Sa peur s'était évanouie. Il passa sans problème au travers des poutres de la charpente puis des ardoises de couverture et se retrouva en suspension au-dessus du toit du dortoir. "Tiens", se dit-il, "il fait le même temps que tout à l'heure, pourtant je ne sens pas la brise dans mes cheveux... Je suis mort, bien mort !" Son mouvement ascensionnel s'accentua et l'amena au-delà de l'atmosphère, puis, bien plus loin encore, dans la stratosphère où la clarté cède la place à une dense obscurité. Sa vitesse d'ascension était terriblement élevée mais cela ne le gênait en rien. Il s'abandonnait. "Vais-je à la vitesse lumière ?" se demanda-t-il avec la curiosité d'un chercheur. Il était incapable d'évaluer la distance qu'il parcourait ainsi dans l'espace mais il se rappellerait toujours le choc qu'il ressentit au terme de sa montée, un choc mou pareil à celui que produit l'arrêt d'un ascenseur. Il resta immobilisé là, combien de temps ? Il n'aurait pu le dire. Et pourquoi ? Sans qu'il le sût, on lui fit don d'une force indispensable à l'accomplissement de sa mission, un don si précieux qu'il ne pouvait être légué que dans cette sphère supérieure à la matière terrestre, trop dense. 777 devait mourir momentanément et atteindre ce degré plus élevé pour y recevoir une provende céleste que lui inoculèrent des êtres spirituels invisibles à ses yeux, parce qu'il avait conservé son âme humaine dans laquelle était sertie son esprit.

Rien, en effet, dans l'univers ne peut se réaliser sans le respect des lois. 777 était profondément humain, puisque fils de l'Homme. Pour pouvoir être approché par des êtres de Lumière qui lui enlevèrent son dernier bandeau afin qu'il puisse recevoir la Force de mener sa mission future, il devait d'abord quitter son corps, trop matériel, et s'élever avec son esprit enveloppé de son âme jusqu'à cette zone où lui serait transmis un don inestimable. Cela prit un certain temps et 777 ne fit que "subir" cette expérience sans grands effets immédiats. Il ne vit rien, ni Dieu ni diable ni anges ! Il sentit, il comprit ce qu'il pouvait comprendre, et que pouvait-il faire d'autre ?

Une secousse rompit la stabilité que 777 avait acquise par son "arrêt" dans l'espace et enclencha son retour vers la terre. Sa descente démarra d'un coup sec et se fit comme l'éclair, déchirant l'obscurité puis le clair-obscur avant d'atteindre le bleu du ciel que 777 revit avec bonheur. Il cligna des paupières, ébloui par le soleil, traversa le toit du dortoir et réintégra brutalement son corps déjà "refroidi". "Mais qu'as-tu donc, réponds" lui lança une voix affolée qu'accompagnait un mouvement de main énergique propre à réveiller ... un mort ! Le camarade de classe qui secouait 777 ne sut jamais qu'il venait de déplacer le caillot de sang bloquant une artère et qu'il lui avait par ce geste intempestif sauvé la vie ! 777 sentit son coeur battre à nouveau sous sa main et une longue inspiration lui souleva la poitrine. Il goûta ce bol d'air avec la gourmandise du nouveau-né tétant sa mère. Il avait entendu la question de son camarade et il articula naïvement : "J'étais mort." Un rire énorme salua ses propos et 777 comprit qu'il devrait faire silence sur ce qu'il venait de vivre. Avec peine, il palpa son visage et le sentit tout glacé. Ses draps étaient mouillés. Il amena son poignet sous ses yeux et regarda l'heure : trente minutes s'étaient écoulées depuis qu'il s'était affalé sur son matelas. Il s'assit lentement sur le bord de son lit, sans mot dire. Ce constat était ahurissant. Etudiant la biologie, il savait que médicalement parlant, les cellules cérébrales se détérioraient après trois minutes d'absence d'irrigation. Il était donc un miraculé ! Plongé dans ses réflexions, il n'écouta pas les remarques de son compagnon qui, déjà, s'éloignait. Il restait immobile, visionnant en pensée le film de ce jour singulier, de cette petite mort qui ne lui laisserait aucune séquelle physique mais qui marquerait le commencement d'une série d'événements dont lui seul serait le témoin.

À suivre ...

Jean-Baptiste