Chapitre Ier

Entrée dans la “matière” du Fils de l’Homme en tant que fils d’homme

Lucifer savait que ce petit bout d'homme serait une des sources de la manifestation de la Lumière au milieu des ténèbres que, lui, l'archange déchu, dominait. Lui, l'anti-Vie, l'initiateur du principe faux et de la froideur, savait déjà que ce petit amas de chair rose vagissante agirait contre lui selon le principe vrai de la sublimation spirituelle. 777 s'y emploierait et, à chaque fois, Lucifer s'efforcerait d'enténébrer sa doctrine pour que nul ne s'y abreuve et ne puisse s'extirper de la stagnation matérielle. Mais les jours et les mois s'égrenaient et l'enfant ne jouirait pas éternellement de la Lumière issue des sphères les plus hautes qui l'avait enveloppé dans un cocon protecteur. Lucifer ne l'ignorait pas et attendait l'échéance avec avidité. Il observa l'enfant durant les premières années de sa vie. Il venait régulièrement le surprendre au milieu de ses jeux et lui tenait à peu près le même discours : "Qui donc es-tu, Fils d'homme, pour te mesurer à moi ? Pourquoi es-tu mon obsession ? Quelle gravité sacrée renferme ta mission ? Pourquoi Dieu t'envoie-t-il ? As-tu la force d'Élie ou de Jean, la prescience d'Abd, la détermination d'Énoch ? Viens-tu comme eux me tourmenter de propos débiles ? Ne sais-tu pas que je suis le porteur de lumière, à la beauté parfaite, rempli de science et marchant au milieu de pierres étincelantes ?" Lucifer toisait l'enfant comme s'il était à même de comprendre ses paroles. "Pourquoi Dieu t'envoie-t-il une fois encore vers moi ? Pour m'arracher le pouvoir qui est le mien sur cette terre ? Pour exhorter les humains à la conversion ? Ne vois-tu pas que je les ai séduits et que leur coeur est endurci ? Mais qu'ai-je donc à t'accorder une telle importance ? Qu'ai-je à faire de toi dans ce combat qui vient et que je vais conduire contre Christ ?" L'enfant empilait ses cubes de couleurs que Lucifer lui renversait invariablement. "Tu n'es pas fils de Dieu, tu n'es qu'un fils d'homme !" lui lança-t-il, un jour, la voix grosse de mépris. L'enfant plongea son regard dans le sien, un regard étrangement mature, et un soupçon de doute effleura l'archange déchu. Pour toute réponse, l'enfant hoqueta et Lucifer perçut ce soubresaut comme une injure. Il eut un geste menaçant mais la colonne de Lumière, protectrice du bambin, s'interposa. Il s'éclipsa donc ... pour cette fois.

Les esprits primordiaux accompagnèrent 777 durant sa petite enfance qui malgré tout, malgré les troubles de la guerre, fut ensoleillée. Chaque soir, quand ses paupières se fermaient sur ses rêves, il voyait naître une étoile resplendissante au départ de son troisième oeil et, joyeux, il pénétrait dans tous les plans de la spiritualité : il s'ébattait dans les jardins fleuris et jouait avec les êtres de l'essentialité. Parfois éveillé, il apercevait un petit singe brun courant du pied de son lit à celui de ses deux soeurs. Car il était le cadet d'une famille de trois enfants mais, à l'inverse des deux filles, sa venue à lui n'avait pas été désirée. Né dans une ferme, toute sa jeunesse serait imprégnée de l'odeur campagnarde, et rien au monde, surtout pas la ville, ne l'éloignerait de ses chères senteurs paysannes. Il avait choisi cet endroit, il avait choisi ses parents dont la relative rudesse ferait de lui un homme ! Mais la plupart des réactions des adultes le décontenançaient, alors pour fuir son inquiétude devant un monde qu'il percevait très différent de lui, il partait se réfugier dans la forêt. Là-bas, caché dans les fourrés, il parlait aux oiseaux qui finirent par adopter ce curieux visiteur. Puis, un jour que la chasse était ouverte, il se vit brutalement débusqué par les chiens et se retrouva nez à nez avec le canon d'un fusil prêt à cracher le feu.

- Que fais-tu sur mes terres, sale gamin ? gronda le propriétaire des lieux.
Ramassé sur lui-même, le "sale gamin" pétrifié ne sut que répondre.

- C'est ma chasse privée ici, tu n'as rien à y faire. Si je le voulais, je te tirerais comme un marcassin ! lança l'homme furieux d'avoir été surpris mais plus encore de voir cet importun outrager de sa présence son précieux domaine. Son teint avait viré au rouge sous l'effet de la colère et de l'indignation.

- Allez, fiche le camp, et que je ne te revoie plus traîner dans les parages, sinon ... Le chasseur pointa son fusil vers le ciel et fit mine de tirer.

777 se releva d'un bond, fit quelques pas à reculons puis se mit à courir vers le village. Cet incident lui fit perdre d'un coup toute sa candeur, lui qui, voici peu encore, jouait à la poupée et tricotait comme ses deux soeurs. Il prit conscience que sa protection l'avait laissé et que, désormais, il devrait affronter seul ce monde hostile.

Quelques années après cet événement, il apprenait que l'homme qui l'avait ainsi tenu à sa merci disparaissait, victime d'un cancer. 777 n'en éprouva aucune satisfaction. Il n'avait pas relaté l'incident de la chasse chez lui. Qu'aurait-il récolté, sinon les foudres de son père qui éprouvait à son égard une espèce de jalousie concurrentielle et qui n'en était pas à une raclée près ? Non, il lui faudrait chercher compréhension ailleurs, comme auprès de cette voisine qui, le voyant pleurer après une querelle avec le père, lui dit avec douceur : "N'aie crainte, un jour, tu seras quelqu'un de très important." Il lui avait donné son sourire et emporté ces paroles comme des reliques sacrées.

Vint le temps de l'adolescence. Il commença son dur apprentissage de la vie lorsque sa Lumière protectrice le quitta pour de bon. Un bandeau invisible lui fut posé sur les yeux. Le passé s'estompa, rien ne transpira plus de son appartenance antérieure. Autour de lui, tout paraissait étranger. Une immense nostalgie l'envahit. Il en fut très inquiet et se demanda comment il pourrait combler ce vide immense. Il se retrouvait seul sur un champ de bataille, sur une terre qu'enténébraient des esprits maléfiques sortis des abîmes par le canal des pensées négatives d'humains qui leur permettaient ainsi de s'incarner. Il se rendit compte, malgré son jeune âge, que tout ce que le monde pourrait lui offrir ne serait jamais en mesure de l'apaiser. Il décida de se lancer dans la recherche de toutes les "inconnues" de son cerveau et de son esprit, mais il ignorait que partout où il irait pour entreprendre quelque chose de concret, seul l'insuccès paierait ses efforts. Les ténèbres de plus en plus denses se dresseraient sans cesse contre lui. Et comment aurait-il pu en être autrement ? L'histoire de l'humanité n'apprend-elle pas qu'aux martyrs, à l'inquisition ont succédé des crucifixions symboliques causées par les tracasseries de l'appareil judiciaire, administratif et les médisances de certains mortels ? Pour 777, les ténèbres trouveraient facilement des créatures disposées à entraver son avancée spirituelle en lui infligeant de cruelles blessures d'ordre sentimental, conjugal et familial. Mais pour l'heure, il avait soif de connaître la réponse à une multitude de questions.

Son premier champ d'investigation fut la femme. L'attrait du corps féminin jetait un flou sur sa pureté originelle ; il se sentait coupable alors qu'il n'y avait là que saine curiosité. Sa trop grande sensibilité tourmentait sa conscience. Lucifer perçut le défaut de la cuirasse et il s'en servit. Il détenait l'arme, restait à déterminer l'endroit. Il choisit le grenier de la maison comme terrain d'action privilégié. L'hiver, le froid vous y perçait les os et il y flottait un arôme de pommes et de bulbes de jardin rangés là pour la conservation. L'été, y régnaient une chaleur étouffante et une odeur si forte d'insecticide que jamais aucune mouche n'aurait osé s'y aventurer. Lucifer se réservait la nuit pour opérer. Il manifestait sa présence par une sourde respiration. Dominé par la peur, 777 s'abritait sous les couvertures qui ne lui étaient d'aucun secours ; mystérieusement, il se retrouvait sous le toit de la maison comme emporté par le souffle long et glacial d'une présence invisible. Il avait vu la porte s'ouvrir, vu les escaliers, mais il ne les avait pas montés et pourtant, il était là, bien là, sous la charpente de bois, assis et figé dans un état de perplexité bien compréhensible. Une nuit, la voix sans visage se livra à un jeu de manipulation destiné à séduire et à effrayer tout à la fois le jeune adolescent. "Regarde ce que je peux faire, vois ces piles de vieux journaux." lui dit-elle. 777 aperçut des journaux et des magazines abandonnés dans un recoin sombre qui se mirent soudain à s'élever en spirales dans les airs puis à retomber épars à ses pieds. Le trouble le submergea quand il vit apparaître sur les pages jaunies la publicité de sous-vêtements féminins. "Pourquoi rougis-tu ? N'est-ce pas là choses de la vie ?" lui souffla Lucifer. 777 aurait voulu s'enfuir et, surtout, s'arracher à ce sentiment inavouable qu'il sentait monter en lui, mais il était dans l'incapacité de se mouvoir. Alors, il se mit à pleurer en criant "maman, maman" et, à l'instant même, il se retrouva dans son lit sans trop savoir comment, sa mère assise auprès de lui. "Mais qu'as-tu, mon garçon, es-tu malade ?" Elle lui passa la main sur le front. "Mais non, tu n'as pas de fièvre, tu as juste un peu chaud. Ce n’était qu’un cauchemar sans doute." Que pouvait-il lui dire ? Comment lui expliquer l'inexplicable ? Et puis, lui expliquer, c'était lui avouer ses faiblesses. Il préféra le silence ; après tout, c'était son univers à lui, pas celui des autres.

Les autres ... L'école lui donnerait l'occasion de mieux les connaître. À l'époque, les filles étaient séparées des garçons. Cette démarcation attisait la curiosité de ses camarades et leur inspirait des jeux polissons. 777 n'aimait pas cela et refusait d'y participer, préférant aux rapports de forces la complicité et la tendresse subtile de l'autre sexe. Mais aussi pures qu'étaient ses motivations, il fut bien vite confronté à la fragilité de sa nature humaine. En pleine puberté, alors qu'étendu sur son lit, un après-midi de printemps, il était plongé dans la lecture de Bob Morane, il sentit soudain une douce chaleur envahir son bas-ventre. C'était une sensation inconnue mais très agréable, voluptueuse. Il n'essaya pas d'y résister. Il comprit ce qu'il lui arrivait lorsqu'il sentit l'humidité du drap sous lui et il sut alors qu'il aurait à gérer au mieux ces pulsions de la chair sans que la probité de son âme n'en soit ternie. Ce fut pour lui le commencement d'une souffrance morale.

Peu de temps après, ses parents le plaçèrent dans un internat, une "boîte à curés", afin qu'il y fasse ses gréco-latines. Ce fut un véritable désastre : lui, l'enfant studieux, premier de classe en primaire, plongea dans le gouffre de la dépression et ses résultats scolaires sombrèrent. Son seul moment béni était le soir, lorsqu'avant de s'endormir, ses pensées volaient vers sa bien-aimée qui ignorait tout de cet amour. Un échec cuisant au premier trimestre de sa sixième année de latin-grec le fit rétrograder d’un an. Néanmoins, la chance lui sourit en la personne d’un enseignant laïque qui le prit sous sa protection, ayant pressenti en lui l’étoffe d’un drôle de petit bonhomme. Il le réconfortait souvent d’une tape amicale dans le dos et, progressivement, le coeur de 777 se réchauffa au contact de ce geste complice. L’effet de ce bonheur simple ne se fit pas attendre et ses résultats scolaires s’améliorèrent sensiblement. Il passa d’une année à l’autre sans trop de déshonneur. Il excellait en dessin, en sciences naturelles, en français mais il détestait les mathématiques et, comble du paradoxe, lui qui venait de la Lumière n’en était pas une dans le domaine des chiffres!

A suivre...

Jean-Baptiste