cinéma par Jean-Phi
13 questions à Xavier Diskeuve,
réalisateur de « Révolution »


Il y a deux ans, Xavier raflait trois Prix majeurs lors du Festival du court métrage du Bruxelles avec « Mon cousin Jacques », son deuxième court métrage : le Prix de la Communauté française, le Prix La Deux et le Prix du Public. Cette année, son dernier court (« Révolution ») est à nouveau programmé en compétition nationale. Nous avons rencontré Xavier à Namur quelques jours avant la 9e édition du Festival du court métrage de Bruxelles.

Voici deux ans, vous étiez le grand gagnant du Festival du court métrage de Bruxelles avec « Mon cousin Jacques ».
Quelles ont été les retombées du Festival pour le film ?

Xavier Diskeuve. Outre les trois Prix, le Festival nous a valu de passer au JT. Ils ont trouvé que c’était un sujet intéressant : le gars qui recevait trois Prix, qui venait de Namur et qui travaillait pour le même journal que Benoît Mariage… J’avais droit à un sujet mais ce qui est assez drôle (il rit), c’est qu’ils exigeaient que Benoît Mariage participe au sujet ! Si Benoît Mariage n’avait pas accepté de participer au sujet, je ne serais pas passé. Nous devions montrer que nous étions amis. C’est vrai que nous sommes amis mais on ne se voit quasiment jamais, chacun a sa vie. C’était donc un peu artificiel de se retrouver dans un café à faire semblant de se taper sur l’épaule alors qu’on ne se voit pas très souvent. Je voulais qu’on oriente le sujet sur mes comédiens namurois et moi, sur François Maniquet qui donne cours à l’unif… Mais on m’a dit que l’angle devait être différent, à savoir « il est ami avec Benoît Mariage, il vient du même journal et il fait aussi du cinéma ». Ca ne pouvait être que ça. C’était la réalité qui devait se conformer au souhait de l’éditeur du JT.



Dans « Mon cousin Jacques », Angèle et Jacques se rencontrent grâce au speed dating © Bruno Fahy

Peut-on dire malgré tout que c’est Benoît Mariage qui vous a fait penser à vous diriger vers la réalisation ?

X.D. Oui, bien sûr puisque j’ai travaillé des années avec lui et qu’au jour le jour presque - puisqu’on partait tout le temps en reportage ensemble - j’avais droit à toutes les aventures et les mésaventures de son projet de scénario. C’est vrai que ça m’a donné la possibilité d’approcher le côté concret d’un projet de film. Cela m’a aussi permis d’être dans un programme de courts métrages belges présenté au Québec dans plus de 60 salles d’art et essai, avec notamment « Alice et moi ». On a également participé à cinq festivals au Québec. Grâce au Festival, j’ai aussi fait partie d’une sorte de reportage sur trois réalisateurs de courts métrages qu’un Québécois avait fait, reportage qui a tourné dans des festivals de making-of de films. (il rit) Également grâce au Festival de Bruxelles, j’ai pu montrer le film dans le cadre des soirées courts métrages à Paris, organisées par l’Agence du court métrage. Donc ils ont projeté le film avant une série de comédies. Ce sont quand même des retombées importantes puisque cela représente des dizaines de projections.



Pour ses premiers pas dans la réalisation, Xavier Diskeuve dirigeait notamment Nicolas Buysse, alias le speaker de supermarché Walter © Bruno Fahy

Comment définiriez-vous votre dernier court métrage, « Révolution », qui est programmé en compétition nationale au 9e Festival du court métrage de Bruxelles ?

X.D. C’est un film qui est dans la continuité des précédents par la thématique. C’est-à-dire que c’est à nouveau l’histoire de quelqu’un qui vit en étant un peu aveugle sur lui-même, comme Jacques l’était dans les deux précédents films ou même comme l’était Walter, le personnage du chanteur dans « La chanson chanson ». C’est-à-dire qu’ils sont enfermés dans un statut social, n’ayant pas conscience qu’ils ont peut-être aussi droit à autre chose. À un moment donné, ils se rendent comptent de cela et commencent à se débattre par rapport à cela et à chercher la sortie du labyrinthe qui leur permettrait de trouver ce qu’il manque vraiment à leur existence. Tout en se heurtant aussi au fait qu’une fois qu’on a une place dans la société, comme Jacques qui est garçon de ferme, Walter qui est speaker de supermarché ou encore Jean-Louis qui est encodeur dans une administration, c’est très difficile de changer : tout le monde veut que tu restes à la place où tu t’es installé.

Personne ne souhaite que tu changes. Toute la société autour fait corps pour te maintenir dans ta position. (il rit)
Êtes-vous d’accord si on dit que le film est très tatien finalement ?

X.D. Oui. Il est très visuel puisqu’il ne comporte pas de dialogues. Il n’est pas muet puisqu’il comprend beaucoup de bruitages. Il y a quelques phrases mais elles proviennent de la télé ou de la radio présentes à l’écran. Les personnages eux n’échangent aucun dialogue. Donc l’idée, c’était en effet d’utiliser Tati mais avec moins d’ambition. Tati faisait parfois des mises en scène avec 30-40 personnages qui déboulaient dans l’écran et qui faisaient tous des actions séparées. Ici, c’est peut-être du Tati cheap. (il rit) Mais par contre, les thématiques sont totalement différentes de celles de Tati. C’est-à-dire que l’univers de Tati est complètement asexué. C’est un univers où les gens sont des silhouettes tandis qu’ici, on rentre dans un univers qui serait un peu un croisement entre Tati et Bertrand Blier, sans prétention toutefois.



Très visuel, « Révolution » a quelque chose de tatien © Bruno Fahy

Dans « Révolution », vous dirigez à nouveau le même duo d’acteurs que dans vos courts métrages précédents, duo composé de Nicolas Buysse et de François Maniquet. Était-ce une évidence à vos yeux ?

X.D. Au départ, le scénario était écrit pour un concours de Canal+ France qui s’appelait « Révolution, dix minutes pour changer le monde ». J’ai eu envie d’y participer et j’ai donc écrit un scénario de dix pages assez vite mais de façon très spontanée. J’ai soumis la petite histoire à laquelle j’avais pensé à François Maniquet. On en a discuté deux fois sur deux temps de midi. L’histoire ne consisterait pas à changer le monde, il s’agirait plutôt d’une toute petite révolution. L’idée de départ, c’était un couple où il ne se passe rien. Et un jour, il se passe quelque chose : madame jouit. Pourquoi ? Que se passe-t-il avant ? Que se passe-t-il après ? Assez rapidement, le scénario s’est installé. Il n’a pas été retenu par Canal+. Par contre, je l’ai remis à la Commission de la Communauté française où, à ma grande surprise, il est passé assez facilement. À ce moment-là, on s’est retrouvé devant l’idée qu’il fallait réaliser ce film ! (il rit) Un film avec un scénario un peu casse-gueule, qui avait un peu été fait dans l’insouciance, sans soucis, dans l’idée qu’il y avait quand même peu de chance qu’on le fasse. Finalement, ça a peut-être été ça la chance du projet : c’est que c’est un projet qui n’a pas du tout été réfléchi en fonction d’une sorte de marketing du court métrage qu’on a parfois lorsque qu’on veut préparer un sujet bien ciblé pour essayer de passer. Il est passé tel quel, un peu brute. Après, il fallait le faire. Et alors là, les contraintes stylistiques sont arrivées par après, c’est-à-dire l’idée de le faire sans dialogue, l’idée aussi de développer un univers visuel beaucoup plus fort que dans les autres films, pour faire autre chose que « Mon cousin Jacques » et « La chanson chanson ». On s’est dit que pour une fois qu’on avait des moyens conséquents, on devait faire une fois un film peut-être unique en son genre. S’il y a des références, c’est Tati, c’est Abel et Gordon mais avec l’idée qu’on aborde un autre genre de sujet.

 



Dans « Révolution », Xavier Diskeuve dirige à nouveau le duo composé de Nicolas Buysse et François Maniquet

La majeure partie de « Révolution » a été tournée dans les locaux de la Région Wallonne à Jambes et dans le quartier militaire de Belgrade. Pourquoi avoir choisi ces lieux et comment le tournage s’est-il déroulé dans son ensemble ?

X.D. Il fallait beaucoup de décors différents. Des décors assez simples certes, mais il fallait les trouver. J’ai donc visité tous les bureaux de Namur, dans l’idée qu’il y avait assez d’administrations et de ministères à Namur que pour trouver mon bonheur. J’ai donc été les voir et les revoir avec mon cadreur, Damien Chemin. On a fini par tomber sur le ministère de la Région wallonne, Place de Wallonie, qui nous a semblé receler des qualités d’accueil énormes - ils étaient visiblement ravis qu’on vienne tourner chez eux. En plus, c’est là que toute la communication de la Région wallonne est centralisée. Ils étaient contents. Ils trouvaient que c’était chouette, ça la intéressait. Ils préparaient une expo sur le cinéma wallon et donc c’était complètement dans leur thématique du moment. On a donc tourné quatre jours chez eux et on a pu tout utiliser. Tout était bien : le réfectoire, les couloirs, les bureaux… En plus il y avait tout ce qu’il fallait : le mobilier, la charrette à café… C’était le paradis du ministère, le ministère idéal. On en avait vu plein d’autres mais à chaque fois il manquait quelque chose. Ou bien alors c’était trop clean, ou bien c’était trop vieillot. Ca donne très bien dans le film. C’est fou la façon dont le cinéma ou la pellicule arrivent à transcender un simple couloir, à magnifier des décors tout simples.

Dans la vie de tous les jours, vous êtes journaliste à Vers l’Avenir. Pas trop difficile de concilier votre travail « normal » avec votre passion pour la réalisation ?

X.D. Le fait d’avoir un travail à plein temps me permet de ne pas être obligé de faire du cinéma pour gagner ma vie. Heureusement d’ailleurs. Donc ça, c’est déjà une liberté. Le fait d’avoir un revenu provenant d’une activité que je fais depuis 20 ans me permet de faire les projets cinéma que je veux. Filmer pour filmer ou faire des films pour faire des films ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires incongrues ou bizarres, des histoires qui m’amusent, mais pas de tourner pour tourner. En soi, je trouve ça fastidieux. Pour être motivé sur un projet, il faut vraiment que ce soit mon projet. Donc là, j’en ai fait un tous les deux ans depuis six ans. Il y a une sorte de cycle qui s’est mis en route. Le fait d’avoir internet, le fait d’avoir un GSM… Ce sont des outils qui permettent, tout en étant à un travail, de s’éclipser à la machine à café pour vite donner trois coups de fil ou d’échanger des mails tout en faisant autre chose. De toute façon, le journalisme, c’est une plate-forme où on est en permanence ouvert sur des tas de choses. C’est très souple : on fait beaucoup de trajets, ce sont des temps morts où avec le matériel qu’on a maintenant, on peut toujours faire en plus des petites choses sur le côté. Puis à un moment donné, on concentre la préparation du court sur les vacances. C’est un peu comme les gens qui préparent un camp scout ou qui répètent une pièce de théâtre : il y a une montée en intensité du projet au fur et à mesure que cela se rapproche. Ce n’est pas très différent.

Comptez-vous vous consacrer un jour uniquement au cinéma ?

X.D. Je vois bien que ce n’est pas très facile en Belgique de vivre de ça. Je le vois bien à travers tous ceux avec qui je travaille et qui vont d’un projet à l’autre en faisant souvent des choses moyennement intéressantes mais pour lesquelles ils sont payés. Ce qui est évident de toute façon, c’est que si un jour je veux faire un long, il faudra trouver à ce moment-là un système pour pouvoir y consacrer beaucoup de temps. Ce sera peut-être l’occasion à ce moment-là de faire un break dans l’autre travail puisqu’on a droit à des pauses-carrière, à des pauses mi-temps, à tout ce système-là auquel je n’ai jamais fais appel. J’ai donc encore tout mon capital qui est plein. (il rit) C’est vrai que si je fais un long, il faudra que je puisse m’y consacrer peut-être pendant un an. C’est clair qu’il faudra à ce moment là que j’aie un revenu. Il faudra donc que ce soit un projet pour lequel je puisse être payé. Je n’imagine pas faire un long dans les conditions d’un court, sans non plus avoir des exigences phénoménales.

Quels sont vos projets, êtes-vous sur le point de passer au long ?

X.D. Le projet maintenant, c’est de faire faire la plus belle carrière possible à « Révolution », donc de le diffuser et de le suivre un peu. Et de mettre en route le scénario d’un long.

Vous avez déjà des idées de long ?

X.D. Oui, j’ai des idées. J’ai hésité entre beaucoup de sujets puis je me suis arrêté sur un thème qui est les jeunes avocats. Ca conviendrait à mes comédiens.



Déjà présente dans « Mon cousin Jacques », Christelle Cornil joue l’épouse de Jean-Louis dans « Révolution » © Bruno Fahy

Redirigiez-vous encore le même duo ?

X.D. Pas forcément. Il y aura à coup sûr ces acteurs là. Mais il y en aura plein d’autres aussi, plein de comédiens qui sont déjà dans mes films et d’autres avec qui j’ai des contacts et avec qui le courant passe bien. Des acteurs qui sont comiques. Mon idée, c’est qu’il y a moyen de faire un film belge qui intéresse les gens sans avoir forcément des têtes d’affiche banquables mais en ayant par contre énormément de comédiens comiques.

Vous pensez à qui ?

X.D. D’abord, j’aime bien les comédiens avec lesquels je travaille. Au sens large. Dans les seconds rôles, il y a aussi là des comédiens à qui je rêve de donner un jour un rôle plus important. J’aime bien mes comédiens principaux. Je trouve qu’ils sont vraiment excellents. J’aimerais bien travailler une fois avec Jan Hammenecker, qui m’inspire vraiment. Je pense aussi à Alexandre von Silvers. J’aime bien Renaud Rutten et Stéphane de Groot. Je trouve que ce sont des comédiens très drôles. Renaud Rutten, il est déjà venu dans mes films. J’ai des listes énormes de comédiens belges avec qui j’aimerais bien travailler parce qu’ils sont comiques. Je suis attentif à tout ce qu’on peut voir des comédiens belges à l’écran dans les mini-séries et les choses comme ça.

Quid de « Septième Ciel Belgique » ?

X.D. Dans « Septième Ciel », Gudule est vraiment une actrice formidable. Les autres sont bien aussi mais ils conviennent peut-être moins au genre de trucs que je fais. Gudule et Nicole Shirer sont vraiment des actrices formidables. On dirait qu’elles ont fait du cinéma et de la télé toute leur vie alors que c’est très rare puisqu’elles viennent du théâtre. J’ai déjà vu Nicole Shirer dans des courts métrages trash comme « Ripaille sous paillasson » et elle tient la route. Gudule est très comique aussi. Il y a aussi les comédiens de « Twin Fliks »... Il faut reconnaître qu’il n’y a pas énormément d’occasions de voir des comédiens belges à l’écran.

Bons films !
Jean-Phi
jeanphi111@yahoo.com

 


Photos & reportage : Jean-Phi
jeanphi111@yahoo.com
21 avril 2006

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