cinéma par Jean-Phi

Rencontre avec le réalisateur de « Man to Man »


Régis Wargnier et Kristin Scott Thomas


Joseph Fiennes et Kristin Scott Thomas

Le mercredi 20 avril, le réalisateur français Régis Wargnier était à Bruxelles pour présenter son dernier film, le très beau « Man to Man », qui sort ce mercredi 27 avril sur nos écrans. Nous l'avons rencontré.

AM:
Comment sort-on d'un tournage finalement assez mouvementé?

Régis Wargnier : Alors, en tout cas, on n'en sort pas tout de suite parce que le système est tel que lorsque vous rentrez du tournage, vous enchaînez sur le montage je vais dire. D'ailleurs, c'est peut-être mieux pour nous parce qu'on n'a pas ce sentiment d'abandon ou de perte que les techniciens ont quand ils rentrent en plus d'un voyage pareil où ils sont partis de chez eux. C'est un peu comme s'ils partaient en croisière. Et puis un jour, ils rentrent au port: ils sont heureux de rentrer et en même temps, il y a une nostalgie de l'aventure qu'on a tous partagée. Moi, j'ai la chance de la poursuivre.


Kristin Scott Thomas

Vous avez deux fois fait l'acteur dans les films d'autres personnes. Est-ce que l'idée de jouer un rôle - même mineur - un jour dans l'un de vos films vous trotte parfois dans la tête ?

R.W. Jamais, jamais je ne jouerai [dans l'un de mes films]. D'abord, je ne me sentirais pas à l'aise devant mon équipe et mes acteurs. Je ne ferai jamais ça. C'est une marque de fabrique d'Hitchcock, c'est amusant. D'ailleurs, ça trouble quand on le voit passer dans des films. On se dit « Ah tiens, le voilà ». Donc ça trouble un peu. Non, jamais, sauf incident majeur ou un petit rôle mais qu'on ne peut pas confier à n'importe qui... L'acteur n'est pas là, ou il y a eu un incident et il faut remplacer au pied levé... Mais je ne le désire pas.

Après maintenant plus de 30 ans de cinéma, dont 20 dans la réalisation, quels sont vos projets après ce film-ci? Qu'en est-il du projet que vous aviez de raconter l'histoire de Saint Exupéry, avec éventuel-lement Edward Norton dans le rôle principal ?

Régis Wargnier : Saint Exupéry, oui, c'est un projet que j'ai eu avant et sur lequel je ne me suis pas tout à fait entendu avec les Américains qui voulaient le produire, qui étaient d'ailleurs une boîte d'indépendants. Donc, je pense qu'ils étaient peut-être plus souples que les majors et en même temps je pense qu'ils n'avaient pas monté le financement et qu'il fallait aller au charbon comme si c'était un film européen. Je me retrouvais en Amérique mais il n'y avait pas l'avantage d'être en Amérique. Il fallait prouver qu'on avait les acteurs avant de pouvoir financer le film donc ça, c'est des méthodes qu'on a chez nous, en Europe en tout cas. Et puis je n'avais pas le même point de vue sur le personnage donc je n'ai pas été au bout de ce projet. Oui, j'avais pensé à Edward Norton et puis j'avais pensé aussi à d'autres. C'est vrai que Norton est un acteur que je trouve tout à fait étonnant, même s'il ne ressemble pas à Saint Exupéry mais il y a un moment de toute façon où les acteurs s'imposent dans un rôle. C'est intéressant parce que les éditeurs du livre qu'avaient utilisé les producteurs américains viennent de me relancer en me demandant si j'avais toujours l'intention de travailler sur ce film. Je ne leur ai pas répondu mais je vais répondre parce que j'essaie d'être bien élevé ! Non, en fait j'ai donné mon accord à l'adaptation d'un livre de Fred Vargas, une femme auteur de romans policiers, ce livre s'appelle « Pars vite et reviens tard ». C'est un polar contemporain qui se passe à Paris. Ca va me changer. En plus, les producteurs qui me l'ont proposé ont déjà fait travailler deux scénaristes sur une adaptation qui est assez réussie, qui demande encore du travail mais ils sont sur la bonne voie. J'ai commencé à travailler avec eux, à réfléchir. Donc si tout va bien, je vais tourner ce film-là début de l'année prochaine.

Vous avez été oscarisé en 93. Dix ans plus tard maintenant, et après l'échec financier d' « Est-Ouest », votre dernier film, est-ce qu'une telle récompense pèse dans la balance à l'heure de chercher des financements pour une superproduction comme « Man to Man » ?

Régis Wargnier : Non, je ne pense pas. Ce n'est pas une baguette magique. L'oscar n'est pas une fée. Vous avez raison, « Est-Ouest » n'a pas démarré comme on l'aurait voulu. On n'a pas marché comme on l'aurait voulu en France mais finalement, c'est un film qui a quand même fait le tour du monde et finalement qui, à mon avis, est en train de remporter sa mise parce qu'il a été vu partout et qu'il est acheté par les télévisions du monde entier. Non, c'est pas tellement l'oscar qui peut encourager les gens à financer des films chers pour un producteur français. C'est le fait que si j'ai fait « Indochine » ou « Est-Ouest », je dois à peu près savoir gérer des productions de ce type. En plus, je parle bien anglais, donc je peux me lancer sur un film en langue anglaise et le passé de cinéaste que j'ai encourage les gens à me faire confiance, pas forcément sur la qualité du film mais en tout cas à me faire confiance sur le fait que je saurai aller au bout de la réalisation du film. Parce que « Man to Man » est peut-être plus dur qu' « Indochine » pour plein de raisons. C'est peut-être plus dur qu' « Indochine » pour moi, « Man to Man », parce que pour « Indochine », j'étais inconscient : j'avais fait deux films de petit budget à l'époque. Et tout d'un coup, je me suis retrouvé à la tête de cette machine et je crois que j'avançais jour après jour sans me poser de questions sur ce qui m'attendait après. Autrement, j'aurais peut-être baissé les bras. Tandis que là, je suis tout à fait conscient de ce que représente cet argent, ce financement, la lourdeur de la production... Et ce n'est pas forcément mieux d'être plus conscient. En tout cas, on envisage les choses différemment. Non, l'oscar, ça fait plaisir, c'est un moment assez intense. On est dans le rêve mais je ne pense pas que ce soit déterminant dans la suite de ce que je dois appeler ma carrière.

 

Au cinéma, la fiction a presque toujours été votre moyen d'expression. Reconnaissez-vous un côté documentaire dans certaines de vos œuvres et la réalisation de documentaires à part entière vous tente-t-elle au cinéma ?

Régis Wargnier : Non, réaliser un documentaire me tenterait. C'est toujours pareil : c'est le sujet qui me détermine et là j'ai l'impression que le support m'est indifférent, que ce soit Beta, DV ou 35 mm. D'abord, 35 me demanderait peut-être un peu plus de moyens. En DV, on est deux ou trois. Pour vous répondre, je ne pense pas qu'il y ait d'aspect documentaire dans mes films. En tout cas, comme je traite souvent de sujets qui ont un contenu historique où là en l'occurrence, scientifique et historique, mes films sont documentés. On ne peut pas raconter cette histoire de « Man to Man » sans avoir travaillé sur l'anthropologie, l'anthropométrie, la craniologie, le colonialisme, ce qu'on a appelé après les « zoos » humains. C'est un scénario qui pendant sa fabrication a demandé beaucoup de travail parallèle sur la documentation.

Vous avez dirigé de grandes actrices françaises comme Deneuve, Béart ou encore Bonnaire, avez-vous travaillé de façon particulière au niveau de votre direction d'acteurs avec la finalement très frenchie Kristin Scott Thomas qui, de l'avis général, crève vraiment l'écran, peut-être un peu plus que Joseph Fiennes ?

Régis Wargnier : Oui, mais ça je vous répondrai que c'est un avis qui n'est pas partagé par tout le monde. Il y a beaucoup de gens en France qui ont souligné la qualité du travail de Joseph, qui joue un personnage qui a un parcours peut-être plus évolutif, en même temps peut-être plus nuancé que Kristin. En plus, c'est inattendu. Elle a un rôle d'homme, comme Deneuve dans « Indochine ». Ce ne sont pas des rôles d'homme mais on aurait pu les écrire [pour des hommes]. D'ailleurs, j'ai une anecdote à vous raconter... Delon m'avait demandé de travailler avec moi. Je lui ai dit : « oui, je ne sais pas ce que je vais faire mais bon... ». Et puis il m'a fait marrer ; je le retrouve deux ans après - « Indochine » était sorti - il me revoit et il me dit : « Et vous avez oublié que je vous avais demandé de travailler avec vous ? » Je lui dis : « Mais non. » Il me dit : « Vous m'avez préféré Catherine Deneuve ». Il ne m'a pas dit : « Vous m'avez préféré Vincent Perez. » Il m'a dit : « Vous m'avez préféré Catherine Deneuve », se rendant bien compte que s'il y avait un rôle fort et peut-être masculin qu'il aurait pu avoir dans « Indochine », en gros, on aurait fait un homme planteur et non pas une femme planteuse. Il y a ça aussi qui fait que Kristin se voit et se remarque dès le début du film parce qu'elle est dans la jungle avec un fusil, elle a une tribu de grands noirs qui travaillent pour elle, elle chasse... C'est très frappant. Joseph a un rôle plus évolutif. Je trouve qu'il s'en tire extrêmement bien. Alors travailler avec Kristin... Elle est très exigeante donc il faut se préparer. Quand on rencontre une actrice et qu'on lui parle d'un film et d'un rôle, on la fait entrer dans un rêve. Kristin, elle prend le rêve et quand elle est sur le plateau, elle veut que ce soit à la hauteur du rêve. Donc elle est la première à rechercher, à batailler, à contester, à poser des questions, à chercher ailleurs... Je me souviens que le premier jour, le chef-opérateur qui était un Français, s'est exprimé en français sur le plateau. Et elle a dit : « Ah non non non, stop, attendez, attendez. C'est un film en langue anglaise, moi je ne veux pas être schizo sur ce film. En plus, c'est un film anglais, les dialogues, les acteurs... Je demande que la langue du tournage soit l'anglais. » Et de manière très amusante et très féminine, il y a des moments où elle avait besoin d'être plus proche de moi parce que le tournage était dur, parce que les rapports avec les acteurs masculins étaient intéressants, ils n'étaient pas toujours faciles, mais ils étaient intéressants. Ils étaient productifs mais ils étaient souvent durs. Et quand elle avait besoin de se rapprocher de moi, c'est elle qui parlait en français parce qu'en parlant en français, elle créait avec moi une intimité. C'est évident puisque les autres ne comprenaient pas notre langue. C'est elle finalement qui a baissé la garde sur l'exigence de la langue anglaise pour se rapprocher de moi. Et puis ce que j'aime beaucoup avec elle, c'est qu'une fois que moi j'ai indiqué une direction pour le personnage à un tel moment dans telle scène, une fois qu'on a le sentiment partagé elle et moi qu'on l'a fait, on est content. Elle dit toujours : « Maintenant, laisse-moi faire autre chose. » Et elle fait deux-trois prises totalement différentes qu'elle improvise. C'est bien parce qu'après, au montage, on se dit : « Tiens, c'est intéressant. On n'avait pas pensé à ça mais ce qu'elle fait là, c'est bien aussi. » Et ça, c'est étonnant. Mais elle a un secret, qui n'est pas un secret d'ailleurs, elle le dit, comme Catherine Deneuve d'ailleurs : elle aime jouer. Et quand on dit : « Moteur ! », elles aiment jouer. C'est un plaisir, elles y vont, elles tentent, elles cherchent, c'est vachement intéressant.

Est-ce que vous acceptez l'étiquette d'humaniste ?
R.W. Oui, ça me plaît moi, j'aime bien ce mot-là parce que quand même « humaniste », « humanité », « humain ». C'est vrai que le film essaie de nous parler de l'homme, de ses errements, de ses erreurs, de ses chemins, de ses balbutiements, de sa recherche de la vérité, de son honnêteté, de sa malhonnêteté... C'est vrai que beaucoup de gens me disent : « C'est marrant, je vois écrit : ' C'est une fresque humaniste. ' » Moi j'achète ! Oui, c'est très agréable parce que je crois que c'est ce qu'on a voulu faire.

« Man to Man » est votre premier film en langue anglaise. Quels sont les différents éléments qui ont orienté votre choix ?

Régis Wargnier : La langue anglaise m'a donné un peu plus de travail parce que même si je parle bien anglais, ce n'est pas ma langue natale. Déjà, un tournage demande beaucoup de concentration. Il faut rester sur son chemin, il faut se souvenir du film qu'on a tendu pendant tous les mois d'écriture et de préparation. En même temps, il faut être prêt à ce que les choses se modifient. Il faut savoir où on va tout en acceptant qu'il y ait des incidents de parcours qui vont finalement apporter des choses qu'on n'attend pas. Et l'anglais est une concentration supplémentaire, surtout dans la direction d'acteurs parce que la direction d'acteurs souvent, c'est un mot, un adjectif qui va éclairer un acteur et l'emmener ailleurs. Donc c'était assez compliqué. C'était peut-être plus fatigant qu'un autre film et puis j'ai dû m'adapter au fait que les acteurs et techniciens anglais sont extrêmement bosseurs, extrêmement disciplinés, extrêmement présents dans le travail mais ils n'ont pas le même rapport au film qu'on est en train de faire que les Français [qui ont travaillé sur le film], qui sont d'abord tous des gens que je connais depuis longtemps. Les Français sont proches, sont sentimentaux, ils sont dans l'affect, ils partagent avec vous, ils sont dans l'émotion de leur propre travail. Les techniciens anglais sont des gens remarquables mais ce sont des gens qui font leur métier, qui ne mettent pas d'affect, qui ne mettent pas d'affectif dans le travail. On est habitué sur un film français à être entouré, cajolé ; à partager. Là, ce sont des gens qui sont très agréables, dont je reconnais vraiment les qualités de travail mais on ne partage pas autre chose que le travail.
Interview : Jean-Phi - jeanphi111@yahoo.com

Jean-Phi
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20 avril 2005

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